Derrière chaque mot

Publié le par la freniere

Il faut beau ce matin. Le moteur du monde a des ratés mais le soleil brille. Malgré le sang des phrases, je mets l’espoir derrière chaque mot. Malgré le smog et les néons, les yeux de la terre ont des reflets de mer. La rosée vient laver le sang séché des rêves. La neige fond sous les galeries, sur les toits, dans les granges éventrées. Le froid ne sile plus sous les portes. Il tombe de fatigue dans les bras du pommier. Les bonhommes de neige ont épuisé leurs piles et font des flaques sur le sol. Un vieil arbre s’y penche, heureux de reverdir sous l’acné des bourgeons. On relève les stores comme des paupières d’enfant. Un oiseau fait la planche sur le grand dos du vent. Les gouttières en chaleur imitent le violon. Les oiseaux se remettent à chanter pour une bouchée de pain.

Je me promène au cimetière pour mieux connaître les vivants. Entre les anges de granit et les cœurs de marbre, il y a toujours des fleurs qui redressent la tête. Loin des radios criardes, la musique du vent tient le décor debout. Les mots s’attardent quelque fois à l’oreille des tombes, le temps d’une prière ou de reprendre souffle. Sur le comptoir immense du désir, la vie remplit ses verres. Les écureuils cherchent le toit, la branche, le noyer. Ils mangent le soleil de l’œil et crachent les écales en éclats de lumière.

Le même printemps revient toujours, la même fête, la même sève, le même fol espoir. Les crocus des plates-bandes ont changé leurs habits. Le vieux sur son vélo a les yeux d’un enfant. Il voit tout. Il voit grand. Sa vieille bécane grince et cahote sans fin. J’attends le rayon vert à chaque bout de la phrase, le croissant de la lune comme une parenthèse, une virgule d’oiseau dans la prose des arbres. À fréquenter les pierres, les arbres, les insectes, j’apprends à vivre chaque jour comme un phénix de neige s’étonnant de renaître.

Au départ de la neige, je ne suis plus un sourd au milieu de la parole. L’eau des ruisseaux est comme un livre ouvert au regard des bêtes. Je cours comme un cerf dans la lumière des choses et l’amas du possible. La terre attend la pluie comme la mèche attend le feu. Je marcherai toujours à côté du trottoir. Je ne serai jamais cet autre qu’on me veut sur du papier soumis, le micro à genoux. Je suis un fruit tombé de l’arbre, une étincelle qui s’évade et brûle sur la pierre. La porte de l’enfance ouverte dans les murs, un jardin sur l’épaule, j’avance vers l’été au volant de mon cœur. Je suis un tournesol délaçant ses racines pour suivre les oiseaux.

Publié dans Prose

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