Le zéro pur des cancres

Publié le par la freniere

En hiver, les abeilles ne dorment pas vraiment. Elles butinent le rêve. Une minute, une semaine, une année, qu’importe à la bave des limaces. Qu’importe à la lumière des étoiles les navettes spatiales. Qu’importe au volcan la braise d’un mégot. Il est difficile de garder confiance face à la suite du monde, de consentir à l’homme quand il se prend pour Dieu. Je préfère adorer la moindre plume d’oiseau, le faux pas d’un enfant, le caillou dans un bas. Faudra-t-il se réfugier aux confins des ours, dans des abris de fortune, se contenter d’écrire sur le givre des vitres ? Nous bardassons le temps avec nos horloges. Nous écrasons la vie avec nos autoroutes. Nous brouillons les ondes avec nos sirènes. Il faut retrouver l’herbe sur le chemin des hommes, les mots sous la paperasse, le cœur sous les chiffres, le zéro pur des cancres sur le tableau de bord. La poésie a toujours été là. Quand on marche dessus, elle sursaute comme une ombre.

Dieu, la Fée des dents, le Père Noel, les petits bonhommes verts, les sentons, qu’ils existent ou non, on finit par les trouver. Ils font comme des trous au milieu de la foule. Quand il veut  les toucher, c’est l’homme qui se perd. Pour aller quelque part, j’écris avec des mots en forme de pied. Il y a toujours quelqu’un pour me juger sur mes souliers ou la couleur des bas. J’écris avec du bois de pin, du pain blond, la teinture des plantes sur les grands chats de laine. J’écris à l’égoïne, à la souque, au marteau, en tapant clou par clou comme on coud point par point. J’écris par oreille dans les nœuds de la musique. C’est la mémoire qui lève dans le ventre du pain, le savoir des ancêtres. J’écris avec le sel, la graisse, le sucre et la levure. J’écris avec le lin, le lait, la laine, le tissage, le mordançage de l’alun, la meule au cœur du moulin, la demoiselle au milieu de la meule. J’écris avec des fraises, des pétaques, des bouts de catalogne, la mémoire des barlots sous les peaux de carriole. J’écris avec mes deux mains dans la boue du savoir.

Il y a toujours quelqu’un pour écraser les fleurs, se moquer des fous, effacer les poèmes. Certains soirs, quand je fais ma prière, je dis bonsoir aux pierres, aux étoiles. Je dis bonsoir aux arbres car ils sont mes amis. Je dis je t’aime à mon amour.  J’entends sa voix qui me répond. J’ai jeté mon costume d’esclave, mon habit de vendeur, mon chapeau de menteur, mon masque de monsieur. Je n’ai gardé que mon habit de clown, mon costume d’enfance. Mes poèmes vont nus sur la neige des pages. Un cheval court dans mes mots. Il cherche à rattraper le galop du silence. Sa belle tête frémit comme un peuplier sous l’orage.

Les touristes du sacré ne voient pas l’infini dans un petit caillou. Leur satori n’est qu’un vulgaire drapeau. Ils jouent à l’homme fatal, au monsieur, à la mort. Il faut jouer dans l’eau, dans le sable, dans l’homme.  Il faut courir dans l’instinct, libérer le cadeau, tordre le cou du médiocre. C’est par les fruits que la saveur du monde éclate sous la dent, la fraise du cœur, la framboise de l’enfance, le bleuet du mystère, la cerise du rire, la pomme du vertige, la groseille du doute, la chair de l’espoir sous l’écale du temps. Il faut sans cesse recracher les noyaux indicibles, les guillemets dérisoires. Borges aveugle n’a pas cessé de voir. Il nous regarde avec les yeux d’Homère.

Certains soirs, quand je fais ma prière, j’invite le monstre qui m’attend en haut de l’escalier, la souris qui grignote mes mots, la lune qui triche avec les méridiens. Je dis bienvenue à la semaine prochaine sans renier les années mortes. Mes phrases ont l’odeur des mains. Mes mots ont des saveurs, celles des bonbons forts, à la cannelle, à la réglisse, à la menthe, un goût de sang, un goût de mort, un goût d’encre et de craie. Agité du bocal, fou braque, la cervelle fêlée, j’élève des araignées dans le plafond, des abeilles dans le bonnet, des anges dans la chair, des fleurs dans le désert, des mots d’amour dans les cratères de bombe, des caresses dans les manches. Je suis complètement marteau sur les clous du silence.  Je laisse entrer les mots en toute liberté. On peut couper l’espoir en deux, j’en garderai les graines.

Publié dans Prose

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