Comme de vieux paysans

Publié le par la freniere

La source est une église, la moindre flaque, le marais, la fontaine. Sa liturgie remonte à la naissance de l’eau, à celle de la soif au creux des lèvres sèches. Les grenouilles croassent dans la nef végétale, sur le bord du jubé, dans le naos des lotus. Les têtards, les larves, les insectes ouvrent le tabernacle. Les bêtes qui viennent boire communient aux étoiles et défèquent la vie. Le cœur jaune du soleil fait briller les vitraux. La moindre odeur qui monte est une prière de la terre, tout comme les oiseaux jaillissant des épines, le mouvement des pierres invisible à l’œil nu. Du microbe à l’enfant et de l’insecte à l’homme, tout ce qui vit a besoin d’eau, tout ce qui meurt aussi.

Le soleil effleure les hanches des collines. Le pollen va remplacer la neige. L’herbe chante sous les pas en redressant son dos. Les chevreuils viennent lécher la source. Les loups, plus assoiffés, la mordent. Quand il pleut, les arbres boivent aussi. Ensuite, ils rotent et pètent comme de vieux paysans. On entend rire les feuilles au ventre des bourgeons. La soif est dure pour la pierre. Le lichen confond les bourrelets de terre avec des tétines. Du sang brille au museau des pivoines. Le vent blessé sanglote à peine. Il se vautre dans l’eau, la boue contre son ventre. Les hirondelles guettent le retour des insectes.

Le ciel est bleu d’un bord à l’autre. On dirait que le sang court plus vite, que le cœur bat plus fort, que les mots sont plus doux, que la grande main du vent réapprend les caresses. On compte les aiguilles aux bras des épinettes, les poils des orties, les cailloux sur la rive. Il fait bon retrouver les gestes de la terre, l’odeur des oiseaux, les pas frais du ruisseau laissant des flaques sur la pierre. Une belette s’étire et bâille sur la rive. Elle reconnaît déjà le visage des pierres. Les arbres ont retroussé leurs manches et se gonflent de sève. Les longs doigts des racines se crispent dans la terre.

Quand le soleil met un baume sur la souffrance des plantes, chaque bête se sent mieux. L’homme se met à chanter. Les pierres, les fleuves, les ruisseaux, les montagnes sont un grand corps vivant. J’ai une ruche dans la tête. Des mots d’abeille n’en finissent plus d’éclore. J’ai du pollen au bout des doigts. J’ai des images comme du miel. J’interroge le frais, le vent, les nuages, la pesanteur de l’air, le remuement des herbes. Au printemps, ce qui manquait s’ajoute, un peu plus vie peut-être, un peu plus d’espérance. Chaque brin d’herbe pousse l’autre. Chaque branche fait des branches. Chaque vague s’ajoute à la course du fleuve.

(...)

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

jms 26/03/2007 12:33

Tu dis : le mouvement des pierres invisible à l’œil nu,...
je préciserai, tout comme le mouvement des âmes qui guide ton crayon dans ce flot où Les pierres, les fleuves, les ruisseaux, les montagnes sont un grand corps vivant. Tu dis : J’ai une ruche dans la tête. Des mots d’abeille n’en finissent plus d’éclore. Merci pour la symphonie de vie que ton crayon déroule comme une orchestration du chant des mondes
jms