Entre la sagesse et la révolte

Publié le par la freniere

Trop désespérés pour la révolte, des jeunes passent leur vie dans l’attrait de la mort. Ils ajoutent une ride au front des apparences, une encoche à la soif. Ils ne voient l’horizon qu’en griffant la fumée. Le court temps d’un fix, ils grimpent au sommet de l’instant. Leur sang fait demi-tour de la veine à la seringue. Ils font le tour des questions sans ouvrir une porte. Que puis-je faire pour eux avec mes vergers, mes pommes, mes abeilles ? J’ai l’âge de mon loup qui n’égorge plus de bêtes mais course avec un arbre. Pour les vieux, il y a toujours quelque chose à boire dans les verres mais pas d’avenir. La poésie n’est pas le baume ni la rage. J’écris entre la sagesse et la révolte, le soleil et l’orage, la tendresse et le poing. Je n’ai jamais compris les lettres capitales. Les mots ne connaissent pas de hiérarchie. Souvent les plus petites fleurs ont les noms les plus beaux. La pensée boite sur une ligne droite. Je préfère les courbes où se danse le rêve. Au temps du téléphone portable, du clavier, des zappettes, heureux les manchots. Les mots doivent tendre la main, non pour quêter, mais pour toucher le cœur.

Je n’ai jamais su grandir. Je ne sais pas non plus être petit. J’écris avec des mots qui boitent, des images qui louchent, des idées folles derrière leur barbe blanche. J’ai un nœud dans la tête que je défais sans cesse, une maille dans le cœur qui ne cesse de filer. Il m’arrive d’apaiser ma faim avec un dictionnaire, une bouchée de mots, de boire dans un livre une gorgée de rêve. Je caresse d’un trait les hanches d’une poire. Quand il fait froid, il y a toujours du feu dans les pages d’un livre. Il y a toujours de l’eau qui coule entre les lignes. Elle vient de la source d’une âme. Pour sortir, je prends toujours des mots pendus au clou du temps. Ils me protègent des mensonges. Je ne cherche plus à comprendre le monde. Il suffit de l’aimer.

J’ai appris l’écriture au vol comme on apprend une chanson sans connaître les mots. Je dois les inventer ou changer la musique. Je ne peux plus me taire. Jamais. Si j’enlève un seul mot, tout s’écroule comme un château de cartes. Je voyage léger assis sur un rocher. J’emporte le tonnerre dans la besace d’un éclair, les vagues de la mer dans une goutte de pluie. Je m’agrippe à la vie avec des pattes d’encre. L’enseignement des saisons est chaque fois nouveau. Chaque feu qu’on allume éclaire mes entrailles. Il m’arrive de dormir dans la mémoire de l’oubli. Je me prépare à naître. J’aurai un cahier neuf arraché à la mort. J’écrirai sous le sol à la craie de mes os.

Trop souvent la terre est morte sous nos pieds. Les arbres pleurent. Les oiseaux crient. Nous mettons la radio pour étouffer leur voix. Je n’ai qu’une poignée de mots à jeter sur la route, le plus souvent si nus qu’ils cherchent l’herbe tendre. Je suis comme ce peintre qui brûle ses couleurs pour dessiner le feu. Le ruisseau de la cour est un brouillon d’eau pure. J’y lis chaque matin une page nouvelle. La chair d’une pomme m’enseigne le soleil. Je me fais léger pour que le vent me porte. Quand je suis dans ses bras, j’ai les yeux latéraux d’un oiseau. Je regarde le monde comme on regarde un nid.

Quand je marche, je n’entends pas mes pas mais le bavardage des cailloux, la complainte de la terre, le blues vert de l’herbe. Je laisse boire mes pieds dans les plats de la terre. Des mots se forment dans le vacarme du silence. Une âme s’échappe entre les lignes pour rejoindre la nôtre. Elle nous tire par la manche comme un enfant perdu. La mer a souvenance des premiers pas de l’homme. Je porte dans ma tête une peau de serpent, les ailes d’un oiseau, les écailles d’un poisson, le sperme des amibes, la semence des fruits. Là où la terre à eau rejoint la terre à ciel, les fleurs sont plus belles. Les journées sont plus longues. Les oiseaux volent plus haut. Les racines ont la forme des fruits. Les mains des amoureux ont des doigts de caresse.

Publié dans Prose

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