Une façon d'aimer

Publié le par la freniere

Le jour a congédié les monstres de la nuit et rappelé ses fleurs. La lumière de l’aube essore les cailloux. J’entends le cœur qui démarre dans un battement de valve. Ce n’est pas le chant du coq qui m’éveille au matin mais les voyelles qui tintent dans la voiture des mots, les images qui butent sur les cailloux du rêve en cherchant leurs souliers. Même les mots surgis au détour des usines gardent mémoire des racines. Ils se penchent sur l’homme ou touchent l’horizon avec leurs pattes de mouche. Ils s’étirent dans mes doigts et sortent des limites. J’essaie de suivre tant bien que mal. Un meuble crie. Un oiseau chante. Le monde saigne à mes oreilles.

À peine réveillées, mes mains gonflées de gestes s’accrochent à la page. Je dois refaire le chemin, retrouver les couleurs, redresser l’espérance, remettre des images dans les trous du silence, croquer le pain de l’aube et boire la rosée. Je dois redéfinir le monde qui m’habite, dessiner sur la soif la promesse de l’eau et jeter des voyelles au ventre de la faim. Je dois trouver les mots au risque de me perdre. Je m’étire à la mesure du langage pour toucher l’univers comme un oiseau s’éveille dans le fracas des branches à l’appel des cieux.

Escalader les cimes, ramasser des cailloux, c’est parler à la pierre. Admirer la neige, cueillir l’eau de pluie, c’est boire à la même source. Faire son pain, mordre une pomme, c’est manger à la même table. Chanter ou dessiner, c’est croire à la vie. Écrire ou danser, c’est prier dans la même église. Je suis un mal appris, un embêteur, un ours mal léché posant sa grosse patte dans les rayons de ciel, un sourcier d’espérance, un montreur de lune, un conteur de sornettes, un professeur de rien, un poseur de mots, un proposeur de beau, un faiseur d’histoires.

Je serai toujours du côté des pelleteux de nuages, des souffleurs de balounes, des gosseurs de rêves, des empêcheurs de haine, des pêcheurs d’amour, des donneurs d’accolade, des sniffeurs d’espérance et des cracheurs de feu. Je préfère le tapage des quiscales au vol des mouettes. Ce sont les oiseaux blancs qui mènent au dépotoir. Je bricole des fontaines au milieu de la soif. Je fabrique des tables avec des miettes de pain. Ceux qui n’ont rien à dire ont besoin d’un micro. Les sages se contentent de parler aux étoiles. L’enfant pour dessiner l’oiseau commence par un arbre. Quand il n’y a plus rien, il nous reste la vie pour inventer le reste.

Nous sommes nés par hasard d’un soupir de l’espace, d’un éclat de lumière, d’une étoile en fusion. Nous émergeons à peine de la nuque du chaos. Nous soulevant peu à peu dans la mémoire des reptiles, nous n’avons pas encore appris la volonté du cœur. Nous savons compter les arbres mais arrivons à peine à comprendre les mots. Je cherche la lumière dans nos enveloppes de peau, notre carré de terre. Avec des mots qui montent à cru sur le cheval des phrases, je cherche mon avoine bien au-delà des choses, le monde derrière le monde. Je voudrais me baigner dans un fleuve d’oiseaux et réveiller la pluie qui dort dans nos yeux. Le vent se lève comme un homme. L’épaule des collines se laisse dénuder. Les sillons verts d’un champ s’étirent doucement. L’herbe se dresse en petites mèches drues. Les moissons portent sous le bras l’espérance du pain. Je cherche l’étincelle dans la résurrection des cendres.

Avant de me lever, je griffonne quelques mots sur le dos du matin. C’est une façon de m’habiller. Je porterai mes phrases jusqu’au bout de la ligne. Elles cachent un soleil sous leur lot de guenilles. On m’a donné un âge, un nom, un rôle. J’ai préféré la belle étoile au château en Espagne, la crinière du vent à la bride sur le cou, la bosse de mon sexe à la bosse des affaires, la rosée de l’herbe à la poussière des choses, le feu des mots d’amour à l’imposture des paperasses. J’ai préféré tout perdre pour toucher l’inconnu et frôler l’absolu. Je jette quelques mots à la faim de saisons, à la soif du cœur, au sourire d’un passant. Je ne crois pas en Dieu mais quelqu’un nous protège, un ange quelque part, une morte qu’on aime, une pierre foudroyée par l’orage, un talisman de paille, les yeux d’or d’un loup ou l’âme d’un chaman qui danse dans la pluie.

Je ne sais pas où je suis, où je vais, ce que je suis. Je demande à la fleur un peu de vérité. Je gronde cette épine où je me suis coupé. C’est un juron d’amour, une chiquenaude d’enfant, une histoire de sang qui rencontre la sève. Il m’arrive de donner un nom à chaque branche d’un arbre. C’est ma façon de faire ami avec la nature, de connaître le vent, de parler aux insectes. C’est aussi une façon d’écrire ou de cueillir la lumière. Le plus vieux des pommiers penche la tête pour qu’on vole ses pommes. J’ai laissé des papiers sur la table. Le vent les a pris pour les mener plus loin. On trouvera un livre sous la neige, un poème dans l’eau, une chanson de gestes dans le bruit des insectes. Un enfant les lira. Un vieillard l’écoutera peut-être.

Il ne sert à rien de courir, de s’affairer, de faire des affaires. Il ne sert à rien de semer des promesses. On ne récolte que des mensonges. Il faut cueillir ce qui est là, toute la beauté du monde. Être là, simplement, sans prévision sans but. Je n’en finirai pas de relire la vie. Il y a beaucoup de pages, des milliers de feuilles dans les arbres, du miel dans les ruches, de l’encre sur les doigts, des milliers de visages, des milliers de couleurs échangeant leurs images. Il y a aussi, au bas des étagères, sous une pile d’invendus, des livres de papier, des phrases de poètes traversant la lumière, des phrases qu’on replie tout au fond de son cœur et qu’on ouvre parfois pour éclairer la vie. Tout est langage autour de nous, le mouvement des marées, le silence des pierres, le hurlement des bêtes, la poussière des choses, la course des étoiles. Le plus petit brin d’herbe signe son nom sur la page du jour. Mes pas épèlent une à une les longues phrases des routes.

Il n’y a pas de main courante à l’escalier de l’air. Les mots sont comme ce ballon que les enfants poursuivent, ce cerf-volant qui nous échappe, ce caillou qui dévale au bas de la falaise. On ne peut rien contre les yeux ouverts, contre les mains qui donnent, contre les cœurs aimant. Je n’ai pour toute monnaie qu’une poignée de sable. Les livres que j’ai lus me tiennent lieu de maison et les mots que j’écris me servent de chemin. Il n’y a pas de récit, pas de roman, quelques pierres des routes, des granges délaissées, des maisons branlantes, des escaliers qui ne mènent plus nulle part, une brouette oubliée sur le bord d’un jardin, des mots de tous les jours échappés sur la table, des mots si petits qu’ils touchent l’infini, des papiers découpés en attente de classement, des mots comme le vent qui ne laisse aucune trace, des phrases comme l’eau qu’on traverse à la nage en agitant les yeux.

Sur la page, je m’habille de pluie, de soleil, de vent. Ma tête est une cabane dans les branches. Mes pieds ont des racines et marchent comme les arbres entourant les Hoobits. Chaque phrase est une branche dans l’eau. Les oiseaux s’y accrochent comme des virgules de chair. J’essaie de prolonger l’éclat des visages, les éclairs de l’orage, le passage des anges. Je prends le rêve dans mes bras pour ne pas qu’on l’écrase, la mort sur mes épaules, la vie sur ma poitrine, l’espoir en bandoulière. J’écris sous la dictée du cœur sans savoir si les mots se rendront quelque part. J’ouvre les yeux sur l’inconnu. J’étends les bras. Je tends un pont sur un abîme sans connaître les rives. J’écris sans personnage, sans histoire, sans décor. Mes mots sont une échelle appuyée sur le vent.

À l’âge où chacun s’installe dans un rôle, j’ai refusé de croire aux monnaies de singe, quitte à passer pour fou. Je suis passé tout droit sans quitter l’innocence. Je cherchais l’infini. Je me suis retrouvé parmi les herbes folles, le vol des oiseaux, le rêve des enfants, la beauté du soleil, l’amitié de la pluie. Je vis dans l’eau, dans l’air et l’oxygène lunaire. J’apprends encore à lire les fougères et les toiles d’araignée. Je mélange la sève avec le sang des mots et la salive de l’encre avec les dents des loups. Écrire, c’est tout petit, à peine un souffle d’air, le ploc d’un caillou sur le tambour de l’eau, une larme à la mer, le bruissement des feuilles, une page qu’on tourne, mais le poids de chaque mot agrandit l’horizon. L’encre éclate sur la page comme une foudre noire. Écrire est une façon d’aimer.

Publié dans Prose

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jonathan 09/04/2007 12:46

Ce texte est fantastique, ce blog est merveilleux. Je n'ai jamais vu les mots exploités avec tant de finesse et d'inventivité. C'est une révolution de la poésie contemporaine, un retour à la "bonne" poésie. Merci.
(Mon petit blog, bien modeste mais écrit avec de l'encre d'amour : http://quelquesbouteilles.over-blog.com ).

JADE 08/04/2007 11:21

Tes mots se donnent toujours de très beaux rendez-vous....Sous un ciel étoilé ils cachent dans la nature la pureté de ton coeur et celà me touche beaucoup.....

berthe chorizo 07/04/2007 17:58

je vous ai trouvé par hasard en tapant "tordeur de mots" et vlan, vos phrases, vos bulles de poésie ont éclaté partout . merci de rêver debout .

jml 06/04/2007 17:50

Avec plaisir Colette et merci pour ton passage.
jml

colette muyard 06/04/2007 08:03

J'espère que tu me permets de mettre sur mon blog, quelques phrases de ce texte magnifique ... sinon je les supprimerai !