Un peu de sève neuve

Publié le par la freniere

Les coquelicots en deuil achèvent leurs prières. Ils recommencent déjà la danse des couleurs. La langue du soleil vient lécher les sous-bois. Elle réveille les biches et les ratons laveurs. Un bâton à la main, je caresse les arbres. Je redonne à ma canne un peu de sève neuve. Un arbre en cache un autre qui en cache tant d’autres. La fleur ne pose pas. Elle s’offre simplement aux yeux qui la caressent. Avec des mots d’écorce et des images d’eau, j’enjambe le silence du même pas que je marche. Il n’y a rien à conquérir, rien à prouver. Il faut se faire ami avec la peau du monde, saluer les congères avec des bras de neige, reconnaître le pin au frisson des aiguilles. Avec les mêmes mots, on trouve d’autres routes. Je m’accroche aux épines pour traverser la vie. Je garde dans mes rides un reste de candeur. Je panse de la main les blessures du verbe. J’invite la musique à manger à ma table. Je traverse mes lèvres pour déchirer les murs.

Quand deux miroirs se font face, il n’y a rien à voir. Je ne demande qu’un caillou, un peu de ciel, un bouton d’or, une querelle d’oiseaux, la forme vague d’un nuage, mais je veux tous les mots. Je veux lire le soleil de l’est jusqu’à l’ouest. Je veux du foin entre mes phrases, de la salive sur la page, l’œil bleu d’une ortie sur le bord d’un fossé. Je veux rester debout lorsque le temps retire son échelle. Je veux vivre dans chaque feuille, chaque veine de la pierre, chaque saison du loup, chaque sillon de la terre, chaque miette de pain. Les jours que l’on n’a pas su vivre nous attendent au tournant. Les routes que l’on n’a pas su prendre nous poussent dans le dos. Les mots que l’on n’a pas su dire reviennent sur la page.

Les mots sont posés sur une chaise comme une chemise attendant qu’on la porte. J’écris pour déchirer l’enveloppe, pour ouvrir une porte, pour entamer le pain, pour mordre dans la pomme. Je bois le bruit de l’eau dans le timbre du texte. Je dessine un radeau sur la buée des vitres, une île dans la neige, un pétale de rose sur l’acier des canons. Il y a longtemps que je lance des bouteilles à la mer, que je cherche l’aiguille dans une botte de foin, une goutte de miel sur la boue des mains, que je me creuse un nid dans la paille des mots. Enfant déjà, sur la page du berceau, je prenais mon index pour un crayon à mine. Mendiant d’absolu parmi les herbes jaunes, je sème des cailloux pour récolter des fleurs. Les poissons creusent dans ma voix une vague sonore. Je secoue la parole comme un cheval s’ébroue.

On me reproche de trop écrire. J’ai pourtant l’impression que tout reste encore à dire. On doit écrire comme la première ou la dernière fois. Chaque phrase est ultime et ne finit jamais. Je n’écris qu’un seul texte. Chaque mot est un caillou, chaque phrase un accident de terrain, chaque paragraphe une saison. On n’écrit pas la nuit comme on écrit le jour. Je voudrais qu’on entende ma toux entre les lignes, mon souffle sur la page. Je n’ai pas de réponse à la douleur, à peine l’odeur d’une plainte. Lorsque l’eau disparaît, elle laisse en écho une vague invisible. Il y a tant d’espoir dans les voyelles du oui, l’au-delà, l’univers, l’invisible. La métaphore est une lampe entre les mots. Elle ajoute la chair à l’encre sur la page. Écrire est à la fois le tranchant du couteau et l’entaille du pain, la pointe de l’aiguille et l’ourlet qu’elle recoud.

Publié dans Prose

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marie-josé grava 08/04/2007 12:18

je passais par là, je me suis arrêtée pour vous lire, c'est avec un réel plaisir que je découvre votre site. Des écrits avec des mots qui font de vous avant tout un homme mais un poète talentueux,.
Viennent à moi les senteurs de la vie tout en couleur.

Merci,
Marie

JADE 08/04/2007 10:54

J'aime tellement tes phrases poétiques que je voudrais pouvoir les retenir toutes .....!! Tu exprimes avec tant de beauté les moindres sentiments que tes phrases s'habillent toujours avec des vêtements "du dimanche"....Tu es le magicien pudique des mots ! Oui c'est bien ça..."tu sèmes des petits cailloux....et tu récoltes des fleurs"....En tout cas j'ose moi t'en offrir une....une rose pleine de candeur et rouge d'émotion....pour te remercier d'être "TOI " toujours aussi talentueux. Je t'embrasse.