Le prix des choses

Publié le par la freniere

Quand on leur donne un prix, on ne reconnait plus la valeur des choses. On ne voit plus l’oiseau mais les épouvantails. Je me méfie des anges aux poches pleines. Le profit est le seul Dieu, l’économiste son prophète. Les pauvres vont prier chez Dollorama, les riches au Club Price. Les hommes ne sont plus qu’une statistique, des personnages de Kafka faisant la file sur un bilan sans savoir pourquoi. On a fait du désir un commerce, une chair à l’encan, du pénis une matraque, de l’amour une cagoule. On a fait de la vie une dette que même la mort n’arrive plus à payer. Les porteurs de lumière doivent se cacher pour vivre. Je cherche ce qui manque. Sur un arbre sans feuille, la feuille justifie l’arbre.

Je me sens plus vivant à l’ombre des grands arbres. Je suis comme un voyou dans un champ de voyelles, un voleur de musique dans une banque de sons. J’écris sur la lumière avec l’ombre d’un homme. Je me méfie des vagues qui voyagent en bateau, des routes qui cirent leurs souliers, des oiseaux de malheur courtisant les colombes. Je crève de faim mais j’écris. Je bégaie mais je parle. Je boite mais je marche. J’ai une oreille près d’éclore dans le trou d’une flûte. Je titube dans la neige mais je crache le feu pour réchauffer la sève sous l’écorce du gel. Je me méfie des dieux qui portent une croix ou une kalachnikov.

Je n’ai pas d’auto ni de salaire mais j’ai un vieux Larousse qui redresse l’échine et me garde debout dans les murmures marchands. Je ne sais pas compter mais je flaire le sang sur les billets de banque. Je me méfie des chiffres qui ne servent pas l’homme et comptent les érables pour en faire des gibets. Je n’ai pas d’opinion mais des pensées qui poussent dans le terreau du cœur. On ne sème pas la mort en jetant des cailloux. Les oiseaux les picorent. Je ne sais pas voler mais j’arrache les plombs dans l’aile des colombes. Je ne cours pas le monde pour égarer l’ennui. Je sais que l’infini est un clou qui dépasse, la bulle d’un niveau qui s’échappe du verre, le rouge des framboises, la mine d’un crayon.

Je n’ai pas d’uniforme mais des pas d’espadrille dans les ornières des tanks, la lumière d’un grain de riz dans les cratères de bombes, l’archet d’un violon pour sauter à la corde. Je fais la sourde oreille quand le chant des sirènes est celui des usines. J’écris ces mots sur une table en bois en réponse aux racines. De chaque côté de la terre, l’orage fait nid et couve ses éclairs. Un homme prie. Un homme meurt. Un soldat fait feu. Un berger fait du feu. Les oiseaux virevoltent comme des sourires sur le ciel. Les cailloux et les bêtes veulent sauver leur peau mais la bêtise de l’homme en fait des oripeaux. Je n’écoute plus les news mais les trilles du merle, la sittelle des vignes, la grive des pommiers, la mouette rieuse. Je n’ai pas de télé mais des yeux de lézard. Je regarde les mûres s’entêter dans les ronces et les fraises rougir sous l’œil du soleil.

Publié dans Prose

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JADE 11/04/2007 10:52

Ô TOI grand "sauvage qui vis avec les loups"......et protecteur de la nature,  tu as l'art de la respecter et de l'aimer .....beaucoup.... et plus que tout autre homme dit "civilisé" qui s'entoure de tant de choses qu'il jette après les avoir "achetées- consommées- oubliées".....J'aime tes pensées qui s'envolent comme des "sourires vers le ciel"....et qui le rendent  plus pur et plus bleu rien que par tes mots lyriques et généreux . Très cordialement à toi que J'AIME TANT LIRE.....!!!