À la consigne

Publié le par la freniere

J’ai trop tendu la main, il me manque des doigts. Il y a des heures laissées dans des valises qu’on ne retrouve plus, des mots pendus au téléphone avec l’espoir au bout du fil comme unique répondeur, des enveloppes de silence encombrant la mémoire, des bouts de phrases perdues dans le fond d’une poche, des pages tournées trop vite emportées par le vent, des livres même pas ouverts, tant de portes fermées sur les doigts d’une image, des poèmes mal cadrés dans les châssis du cœur, des gestes arrêtés sur le bord d’un trottoir, des routes écrasées dans le fond des souliers. On croit courir l’un vers l’autre dans le même wagon; on s’est trompé de voie, de gare, de voyage. L’amour laissé à la consigne fait des signes au porteur.

On monte vers sa peur. On descend vers la mort. On traverse hors des clous pour rattraper son cœur. On pédale entre les lignes comme un enfant perdu dans une ombre trop grande. On fait fondre son masque avec des gouttes de pluie. Pour être sûr de vivre, on laisse traîner partout des pièces à conviction, un gant sur une table, un mot sur du papier, une empreinte sur le sable, des rêves sur un menu parmi les miettes de pain. On regarde un pêcheur mettre sa ligne à l’eau comme on remet à demain les questions des enfants. Tout continue pourtant. Un merle tire un ver. Un peintre tire une ligne. Quelqu’un tire la chasse au fond d’un corridor. Les nuages font la course et le vent les rattrape. On reste seul à quai sans rompre les amarres.

On cherche une phrase dans un livre, un caillou dans un bas, un souvenir enfoui. On se demande encore si le bonheur existe. Les idées tournent en rond comme un disque rayé. Il suffit d’un seul mot pour reprendre la route, un nom sur une pierre, l’odeur du linge sur une corde. Quand on gratte le silence avec le bruit des mots, l’esquisse d’un visage apparaît quelque fois. Il arrive parfois qu’on soulève une pierre avec un seul poème, qu’on défonce une porte avec un sentiment. Les choses qu’on veut taire encombrent le silence comme la boue des souliers. On s’accroche à la rampe sans trouver l’escalier. On dessine un oiseau sur les fenêtres vides, des accords de piano dans le bruit des moteurs, le sourire du lendemain dans un rétroviseur.

On reprend l’histoire sans connaître les mots. On a du mal à suivre. On ne comprend pas bien le rôle de chacun, sauf la mort à la fin quand la musique change. On écrit. On ne sait pas pourquoi. Une phrase s’enfuit comme un chien et court dans les herbes. On la rattrape du crayon. Avec leur tête de photomaton, des figurants sur le trottoir cherchent le film dont ils s’échappent. On ne distingue plus le vrai du faux. Tout le monde s’habille à la même place et mange du voisin. Si c’est la vie qui manque dans les mots, ce sont souvent les mots qui manquent dans la vie. On continue de marcher, de parler, de manger sans voir disparaître les derniers mots d’amour.

On laisse un mot sous un pare-brise, un petit sac de larmes sur un banc, un rire plié en deux dans le fond d’une poche. On laisse un peu de soi accroché aux épines, des épluchures de rêve sur un bout de comptoir, un poème sans mots dans un livre d’images. Les vieux poèmes qu’on relit nous tirent aux entournures. Ils sont devenus trop courts pour qu’on les porte encore, un peu comme ces petits arbres que l’on voyait géants quand nous étions enfants.

Il y a toujours un trou dans les mots sur la page, des blancs entre les phrases, une chaise où s’asseoir, une porte à pousser. Il faut un coup d’épaule pour entendre la voix. Il y a toujours des mots par où on passe la main comme au travers d’un mur. Il y a toujours des mots qui sautent d’une marge à l’autre, et même dans la marge, un puzzle qu’on assemble et dont les pièces éclatent. Nous partons. Nous revenons. Nous berçons notre enfance pour retrouver la vie ou la perdre un peu plus. On ne sait plus qui tient le volant, qui tire sur la laisse, de quel côté du rêve se trouve la sortie. L’espérance manque de jus. Les fils se touchent sans faire de flammèches. L’ampoule du printemps fait à peine 20 watts. Les bourgeons dorment encore sous une neige d’avril.

Publié dans Prose

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