Jean le Mauve

Publié le par la freniere

La mort de l’imprimeur

jeudi 29 septembre 2005

“Je m’efforce de faire le contraire de ce que vous faîtes dans l’existence”. C’est qu’il faisait. A l’écart, sous un arbre, pas à mots et mots à pas, il éditait...

L’arbre est orphelin, son père, l’éditeur-typo, le paysan poète, Jean Le mauve est mort. c’était début Juin, avant la marché de la poésie Saint sulpicien, une cour de récréation aux allures de gagne pain. Le ciel Picard fait geule et perd un peu de sa couleur, Jean le Mauve le “fondu de plomb” a changé d’air...

Voilà quelques semaines, je l’avais vu à Fismes avec son épouse Christine.. Les casses étaient en place et les livres rares taquinaient le chaland. Les derniers “amateurs”, les amis de l’Arbre et peut-être fait une bonne pioche. J’ai dit un mot aimable à l’épouse, Christine Bisset, la typote. Je lui devais de l’argent... A cause des Coquilles de Léon-Paul Fargue et de Poème de Nezval - à ne pas confondre avec l’autre... J’ai salué Jean de loin... On avait le temps... C’est ce que je croyais. on croit trop, on croit mal. C’est con quand les gens s’en vont et qu’on ne peut plus parler de poésie... Il reste l’Arbre, les livres... Des pépites... Quleques éclats : “Du gribouri ou de l’écrivain”, un peu de poète roumain, juste ce qu’il faut de Pierre Autun Grenier... Des livres comme des chuchotements... C’est Jean le Mauve qui m’avait raconté ce bon mot qui court dans les imprimeries... Le plomb filait le saturnisme au typo et les gars de répondre “c’est pas le plomb qui tue le typo, c’est le zinc... “ Et puis jean arrivait de bonne heure dans les salons, Il sortait le maétériel, faisait monter des lignes aux gamins et aux moins gamins... Exercice de patience et de passion... Je me souviens avoir essayé. Il m’a fait écrire le mot de Diogène : “je m’efforce de faire le contraire de ce que vous faîtes dans l’existence”. C’est qu’il faisait. A l’écart, sous un arbre, pas à pas et mot à mot, il éditait... Il manquera quelqu’un à Saint-Sulpice... Il nous reste les livres. Et puis il y a Christine, la typote, l’épouse... et sa belle maison “l’Impatiente”... J’espère lui devoir encore souvent de l’argent.

Éric Poindron


Cinq ans que Jean est allé rejoindre sa grande forêt. Son arbre continu à vivre, fidèle à ce qu’il avait planté. Bien sûr, il y a parfois certains livres différents de ceux qu’il aurait choisis, mais je tâche de rester au plus près de la maison de l’Arbre que connaissent ceux qui lui sont restés fidèles et qui l’accompa-gnent toujours avec tant de chaleur et d’humanité. Qu’ils en soient ici remerciés, eux qui témoignent que Jean n’a pas vécu pour rien.

C. Brisset le Mauve
 

L’Arbre publie avant tout des inédits de poésie contemporaine de qualité, mais aussi, de façon plus épisodique, des rééditions de textes anciens ou d’introuvables contemporains.

A l’origine de l’Arbre, crée en 1970, il y a Jean Le Mauve, poète, éditeur et imprimeur, décédé depuis peu, qui a réalisé pendant un quart de siècle de beaux petits livres de typographie artisanale.
C’est désormais la compagne de Jean Le Mauve, Christine Brisset-Le Mauve, qui fait vivre la modeste entreprise.

L’Arbre s’est attaché depuis sa création aux poètes d’inspiration rurale et a publié entre autres Edmond Humeau, Charles Bourgeois ("Etang et forêt") et André Druelle ("Poème pour oublier une fenaison cachée").
Plus récemment, l'Arbre a édité une anthologie indienne et une autre navajos, et a ouvert son catalogue à la publication de recueils collectifs et de poèmes traditionnels du monde entier.

En marge de la poésie sont publiées des correspondances (Marceline Desbordes-Valmore, Julie Pissaro), des contes et des nouvelles de terroir comme "Le serpent blanc", traduit du chinois par Dominique Hoizey et "Les contes de la dame verte et autres contes picards" de Jean Le Mauve.

Enfin, le catalogue comprend la réédition de curiosa, savoureuses curiosités littéraires rurales et fermières, notamment celles de Charles Etienne, auteur du XVIème siècle à qui l’on doit les oeuvres "Du chevrier" et "Vaches et veaux".

Catalogue à télécharger : http://www.picasco.org/web/download/cat-arbre.pdf

 
Ma vie s’envaste

Je vous aime petites fleurs des champs piquées dans les poils d’herbe et vous aussi vaches à têtes carrées, grosses pâquerettes, broutant le pré qui touche au ciel, peignant un nuage avec votre queue.

Je vous aime chenilles, escargots, paons du jour et vous aussi sales mouches.

Je vous aime bourgeons sucrés, petites feuilles, petites flammes d’un vert pointu comme les yeux des chats et vous aussi grandes feuilles lisses comme des miroirs et vous encore feuilles tombées, maquillées, trouées comme des visages.

Je vous aime amis fidèles et infidèles dans vos habits de toujours vivants.

Je t’aime ma femme aux longues jambes, plus que tu ne le supposes, et vous aussi enfants à têtes d’anges.

Je t’aime brouette trop lourde de mon cœur et toi aussi rat de ma tête même quand je cogne quand je tue tes petits à coups de bêche parce qu’il faut bien quand même veiller au grain.

Je vous aime tous je vous assure et je ne sais si j’en vis si j’en crève, je suis vous êtes parfois si imparfaits, mais de vous à moi la musique est tellement tellement belle.

Oui, je suis bien dans l’été de mon âge.

Les êtres, les choses m’envahissent, me bousculent.

Je les étreins, je les défriche, je les renverse.

Je ne me cherche plus, je me disperse.

Je déborde comme un fouillis de viorne et de lierre.

Je sème; le grain lève, fragile et rose; déjà je suis ailleurs. Et qu’importe si al récolte se fait sans moi.

Mes pensées filent comme le liseron.

Mes actes éclatent comme des fruits mûrs.

Les forêts, les prés, les oiseaux, les hommes me montent à la tête.

Terre, Terre, comme il fait bon s’étendre à travers toi !

 
À mon pays retrouvé

Je reviens en septembre, le mois de ma naissance, dans un camion presqu’animal, et la phrase sourde du moteur comme une berceuse de l’enfance conte l’histoire d’un homme et de son sac de sable.

Mon pays est plus vaste que mon bagage.

Le ciel encombré d’un nuage géant et le dos basculant de la terre que je vois respirent comme un bœuf à l’énorme poitrail.

C’est un matin enluminé de fermes blanches et d’arbres aux feuilles filantes comme mes pensées, et depuis l’appel du premier corbeau piquant du bec et de l’âme le reste ensoleillé des blés qui ont marché partout, ma joie déborde comme la paille des granges.

Des voix longtemps éteintes m’attendent dans la complicité de l’air.

Une touffe d’herbe haute me dit que les morts ont grandi.

Ici, j’ai vécu plusieurs vies,

l’une chercheuse, presque matinale, parmi les fleurs des sous-bois à la tendresse ridicule,

l’autre abondante à midi dans la lumière ronde des tournesols,

et l’autre encore, douloureuse, comme un journal quotidien ou la trahison d’un outil mais toutes rêvées sans lassitude comme on entend la nuit le bruit des moissonneuses.

Que mon pays soit mes années, mon chiendent, ma route, mon nuage et ma carte postale et si partir traverse encore ma tête que ce ne soit qu’un apparent voyage comme les adieux faits à un mort à qui l,on ferme les yeux dans une chambre au royal sourire.

In  À mon pays retrouvé, l’Arbre, 2004

Jean le Mauve

Publié dans Les marcheurs de rêve

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