Je ne veux pas mourir

Publié le par la freniere

Serais-je né par erreur ? Je ne suis plus du tout de l’aventure de l’homme quand il part à la guerre, à la banque, à l’église. Seule la vie peut corriger la vie. Il n’y a que les vendeurs de cierges, de canons et d’essence pour encenser la mort. Les enfants morts en vain n’attendent que l’amour. Je suis venu au monde au hasard d’un baiser, je ne veux pas mourir d’autre chose. Je ne veux pas mourir pour un dollar, une idée, un drapeau ou un Dieu. Je veux mourir de rire. Je veux vivre d’amour. Les mots les plus humains s’agrippent à la lumière. Une sève inconnue habite mes racines. Sur le bord de l’abîme, je me relève encore. La terre est là qui nous offre le ciel. Les oiseaux volent. Le feu crépite. Les rivières coulent encore mais pour combien de temps ?

Quitte à mourir un jour, je ne veux pas crever de la bêtise humaine. Je ne veux pas pourrir dans le smog et la honte, les poches pleines d’argent mais le cœur à l’envers. Qui n’a jamais pleuré ne sait pas qu’il existe. Nous sommes aujourd’hui bien moins vivants que morts. Je ramasse au hasard les mots les plus humains, au sommet de la foule. Je partage les vagues au sommet de la houle. Du plus sourd de moi-même une oreille fleurit. Je veux porter ma voix plus haut que la vie même. Je n’ai pas renoncé à la tendresse humaine, à la moindre caresse, à l’espoir des plantes. Le dur noyau du monde cache encore une amande.

Les rêves des enfants sont encore les plus beaux. J’hésite à croire à l’homme qui a vendu son âme pour un maigre salaire, cet homme pareil à moi, qui perd la raison, un œil ou une jambe, cet homme pour qui la vie n’a jamais commencé, pour qui le ciel n’a pas d’étoiles, l’homme alité, paralysé, désespéré, l’homme des bars et des cliniques, victime de ses propres ambitions et de l’orgueil des faibles. Ils sont autour de moi et je suis avec eux, redressant une à une les vertèbres de l’espoir. Je marche encore debout dans les ruines et le sang. Je cueille la lumière dans chaque ombre qui bouge.

Le germe de la vie est à peine commencé, nous le tuons déjà. Il ne faut pas aller bien loin pour revenir de tout. Dans ce monde marchand, il n’y a rien de gratuit. On réussit à vendre jusqu’aux étoiles filantes. À peine sur nos pieds, il faut déjà payer la tombe et le berceau, la police et le voleur. Dans la maison du temps, ce n’est pas le passé qui se trouve au grenier, ce n’est pas le présent qui gratte sur la porte, ce n’est pas l’avenir qui monte l’escalier. Le matin fait reluire les souliers de la route. La nuit remue parmi les ombres. Un grand chat sémantique lape le bol du sens et trace avec sa queue des virgules inconnues.

Je reste sans médaille mais la pluie me décore. Je parle par ma peau. Je n’écris pas l’argent, la gloire, la coke, la trahison des rêves ni l’index de la bourse dans l’anus du pouvoir. J’écris le petit bruit du cœur, les parias, les damnés, les enfants de la faim, les mains des humiliés, les forêts qui meurent, l’oiseau qui fait la moue sur un poteau de clôture, la mousse des lichens et ceux qui font l’amour. Il faut toucher du bois pour connaître les arbres et goûter à la terre avant de labourer. Il fait refaire la route de l’atome au pollen, de l’orteil au chapeau, de la graine à la fleur, du marteau à la main, du clou à l’infini.

Je ne veux pas mourir en salle d’attente plus cruelle que le sang, léchant des statues de sel dans un décor sans lune. Je ne veux pas crever entouré par les chiffres dans l’inventaire des DOS, la poussière des modems et la fosse des nombres. Je veux être la goutte qui fait déborder le vase, la phrase qu’on rature, la ligne de silence qui soutient la portée, le follow-spot qui s’égare à l’arrière du décor, le fumier pour la rose, la brindille des nids, le ver dans la pomme présageant le verger. Contre une armée de répondeurs prête à vendre la terre, je n’ai que quelques mots, quelques larmes, quelques cris dans ma tête brûlée, des secrets gonflés d’encre, des petits pas de fée dansant sur le papier. La paix ne fleurit pas sur la poussière des morts. Elle naît dans la sueur des amants.

Publié dans Prose

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