Oui, fleuves

Publié le par la freniere

Quand j’écris chien, le mot marche à quatre pattes et se met à japper. Les mots me viennent comme les pommes au pommier, les vagues à la mer, les rides au front du temps. Il faut s’attendre à tout, aux miracles, aux mirages, à la poudre d’escampette ou de perlimpinpin. J’entends la fleur d’une oreille. J’entends l’abeille dans l’autre. Je n’entends pas le miel mais la rose qui pleure. Je vois la pluie d’un œil et l’orage d’un autre. Il me manque une main pour toucher l’invisible. Je m’entends bien avec les loups. C’est avec l’homme que j’ai du mal. Je m’arrange avec Dieu. C’est son prophète qui m’énerve. Si la terre se fait belle, ce n’est pas pour se vendre. C’est simplement qu’elle aime. Quand j’écris le mot bien, c’est le mal qu’on lit.

Lorsque j’efface un mot, je vérifie toujours si mes doigts font le compte, s’il me manque un neurone ou un poil dans la main. Je me sens plus léger si l’image est la bonne. Je me sens plus pesant si je me trompe de phrase. Le temps rapetisse ou s’agrandit sous le poids des virgules. Les mots font de l’apnée entre les parenthèses. Tois lirnes goires font la manche en mêlant leurs consonnes. Le fil au bout de la phrase, j’y accroche l’espoir et les vêtements du cœur.

Ce n’est pas tant la peur qui nous empêche de vivre, c’est la peur d’être libre. On s’accroche au salaire comme une corde au pendu. On parle à son auto plus qu’on parle au voisin. On sourit pour l’écran. On pleure au cinéma. On n’écoute plus les gens mais les bulletins de nouvelles. On n’apprend plus l’amour mais le nom des acteurs. De quelle dette s’acquitte-t-on en écrivant ? Il ne reste plus rien de celui qui écrit, à peine un corps en italique accoudé sur la table, une tache de mots, une tasse d’images, un gugusse, un cossin, la queue d’une cerise, le gras d’un doigt sur le papier.

Qu’est-ce qui nous oblige à supporter les chaînes, à faire notre lit dans une maison de verre, à briser notre espoir pour un mirage d’or, à vendre notre sang pour un litre d’essence ? On bâtit des églises sur la peur du voisin, des châteaux de sable sur la neige, des banques sur le vide. Les mains tiennent un volant, un fusil, un missel au lieu de faire du pain. Les mains tiennent un portable au lieu de caresser. Une carte de crédit est une arme de pointe. Les pauvres sont plus pauvres et les arbres s’étiolent. On noie les sentiments dans un flot d’abstractions et la pharmacopée prend le pas sur la vie.

Ma vieille chaise en bois me ramène aux racines. Le rêve s’y assoit avec un goût de sève. Lorsque l’eau bout, j’entends crier la source. Le temps a fait la pierre et l’homme qui la taille. Le temps a fait l’oiseau mais n’a pas fait la cage. Le temps a fait de l’or mais n’a pas fait la guerre. Si l’arbre te répond, ne le dis à personne. On couperait son tronc pour en faire des mots. Si la pierre te sourit, ne le cries pas trop fort. On en ferait des murs pour coller des affiches. J’entends le bruit des vers quand ils broutent l’humus, le souffle du soleil sur la tige des fleurs. Du calcaire à l’écorce, la sève se répand dans un millier de feuilles.

Oui, fleuves, je vous aime, avec les vagues de vos mains. Oui, arbres et coccinelles, pierres qui s’effritent pour devenir du sable, grands arbres qui s’étirent avec la sève de vos bras. Oui, graines qui mûrissez, bourgeons qui éclatez et pépins que l’on crache. Oui, carpes, je vous aime, avec les joncs et les têtards. Oui, hommes, quelque fois, quand vous perdez la tête et brûlez vos drapeaux, quand vous posez la tête sur un ventre de femme. Il faut briser les chaînes, remettre l’espérance dans le cœur des chênes, réveiller l’eau qui dort, convoquer les abeilles sur un buisson de roses. Je me suis fait un feu dans les choses de peu. Les rêves oubliés dans les livres d’école reviennent s’y poser comme des phénix de neige.

J’ai pris la langue pour patrie, le vent, la pluie, la neige pour la route, le cœur pour maison, le sable grain par grain. Il suffit pour prier d’un galet dans la main ou de poser les doigts sur un pichet d’eau froide. La pluie tombe sur nous pour redonner la vie, pour rafraîchir la terre et pour laver nos corps. Elle va jusqu’aux racines, jusqu’à la graine, jusqu’à la fleur rehausser les couleurs. Je marche près du blé, du sucre et du pollen. Les roses ne pensent pas être des roses. Elles embaument ce qu’elles sont. Je voudrais écrire comme les roses. Je voudrais lire comme l’insecte sous l’écorce, la mousse sur la pierre, la sauterelle sur l’eau, la mer qui vient dormir dans un creux de rocher. Les épines du coudrier servent de cicatrices à l’odeur des noix. L’érable, au temps des sucres, resserre ses racines. Troué de chalumeaux, il donnera sa sève comme on donne son sang.

On ne va pas aux mots. Ce sont eux qui traversent nos vies en prenant ce qu’ils peuvent, la pierre infatigable, les nuages incertains, l’humus des éteules. Quand je regarde un arbre, peu importe la branche, chaque feuille aura son aventure. Il y a sous les racines comme un vent souterrain, une lumière à l’envers, un ciel qui se recueille. Les cerises se prolongent dans le vol des oiseaux. Sans le baiser de l’eau, la terre serait sans bouche. Le temps serait petit comme la tête d’une aiguille. L’enfant, à force de crier, découvre le sourire. Je ne parle pas seul. L’aboiement de l’orage me répondra toujours, l’entêtement des racines, la dérive des vagues, le travail du noir fabriquant sa lumière.

Parmi les bêtes et les étoiles, les plantes et les orages, c’est l’homme qui mendie. Il voudrait s’ouvrir à la place des fleurs, dormir dans le bois des armoires, germer comme la graine au ventre de la terre. La mûre se sent bien sous l’accolade des ronces. Le soleil et la pluie embrassent l’arc-en-ciel. Un feu sur la colline embrase l’horizon. Quand les grenouilles chantent, l’étang redresse ses grandes oreilles de lotus. Il agite ses joncs au milieu des ibis.

J’ai fait depuis longtemps un pacte avec les arbres. J’y grimpais, tout enfant, comme un bourgeon de plus. Mes jambes pendantes sur la branche, mes deux pieds dans l’eau d’un ruisseau, sont les fruits de la marche. Les oiseaux ont inventé le chant pour manger le silence. J’ai appris d’un caillou une aventure plus grande que les livres d’école. Quand je parle aux oiseaux le langage du pain, ils m’apportent le ciel. J’ai vu le monde entier à travers une feuille. J’ai vu toutes les mers dans une goutte de pluie. J’ai vu l’espoir en rêve se remettre debout. J’ai respiré le ciel assis sur un rocher.

Publié dans Prose

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