Abdallah Zrika

Publié le par la freniere

Abdallah Zrika est né en 1953 à Casablanca (Maroc) et passe son enfance dans le bidonville de Ben Msik. À l’âge de douze ans, il écrit ses premiers poèmes. En 1977, il publie lui-même Danse de la tête et de la rose dont le succès est prodigieux. Pour la jeunesse marocaine, Abdallah représente l’idéal, la poésie, la liberté de vivre et de dire… Un an plus tard, il est emprisonné pour atteinte à l’ordre public, puis relâché en 1980. En 1978, il parvient toutefois à obtenir sa licence en sociologie. Poète avant tout, Abdallah Zrika s’ouvre également au théâtre.

Œuvres publiées et traduites en français

. Rires de l’arbre à palabre, poésie, L’Harmattan, Paris, 1982.
. Bougies noires, La Différence, Paris, 1998.
. Petites proses, L’Escampette, Bordeaux, 1998.
. Échelles de la métaphysique, L’Escampette, Bordeaux, 2000.
. La colombe du texte, CIPM, Spectres Familiers, Marseille, 2003.

Deux romans en arabe parus chez Le Fennec à Casablanca :
. La femme aux deux chevaux
. Cimetière du bonheur.


Des textes sont également parus dans des revues comme : Esprit, Autrement, Refuge, Le croquant, Petite, RMM…

Spectacles créés avec Louis Sclavis, Luigi Cinqui…

 

Il n’est pas anodin de savoir qu’il a été emprisonné pendant deux ans parce que ses poèmes ont été jugés comme une atteinte aux valeurs sacrées de son pays. Le fait est que Zrika ne sacralise ni son pays, ni la religion : autant dire qu’il s’arroge une liberté totale, franchement salubre, pour crier son mal-être. Le titre du recueil Bougies noires annonce déjà la tonalité, sombre, de l’ensemble...
Ce qui frappe à la lecture des premiers vers, c’est la langue : moderne, quotidienne, elle ne correspond en rien à l’image (cliché ?) de la poésie arabe, que l’on se figure comme excessivement littéraire, ciselée, savante même.
On le devine, cette langue moderne, sans fioritures, doit elle aussi être considérée comme une atteinte aux "valeurs sacrées"... de la littérature cette fois ! Zrika apparaît alors doublement dérangeant, dans les thèmes qu’il aborde et dans la forme qu’il choisit.
Mais, nul doute que c’est ce matériau-là dont il a besoin pour s’exprimer. Pas de maniérisme chez cet auteur, pas de poésie "décorative", car le poète est une figure de la quête, investi du don de voir ce qui peut-être échappe aux autres, et qui veut précisément "donner à voir" :

Alors j’ai vu le soleil
à l’écart de la lumière

J’ai vu des portes
et pas de maisons

Des papillons
sortant des vers
grouillant sur les cadavres

Mais dans le même temps, il entrevoit ses propres limites et se retrouve alors, comme les autres, dans l’ignorance et le tâtonnement :

J’ai vu le mur fuir le blanc
La terre fuir la mer
Et je n’ai pas vu

Tous les poèmes de Zrika évoquent l’angoisse face à un monde, à un Homme, intrinsèquement mauvais (dans "Homo Satanas" en particulier). La condition humaine est misérable puisqu’elle participe à sa propre destruction ; les hommes n’ont pas à attendre de Dieu une quelconque délivrance de leurs souffrances ; le monde n’est-il pas aussi synonyme de vide ?
L’interrogation se fait alors plus métaphysique, et lancinante comme une litanie, dans "Vides tortueux". Loin de toute certitude, de toute vérité absolue, Abdallah Zrika soumet ses lecteurs et lui-même à la question. Torturante, cette remise en cause du monde marque le refus catégorique d’un quelconque confort intellectuel.
L’écriture poétique est appréhendée en tant qu’outil d’investigation, d’expérimentation.
De cette conception de la poésie naît, forcément, une grande liberté. Pour le poète et pour nous, lecteurs. C’est là, dans ce champ des possibles, que Zrika est devenu dangereux, aux yeux de ceux pour qui la liberté est un affront...

Delphine Descaves
 

Ohé ohé c’est quoi ces joyaux
qui jettent des éclairs de larmes
dans cette boutique

Ce chien fidèle qui monte la garde
autour du vide

Comment ai-je posé ma main
sur un mur de dents

Comment toutes ces échoppes
ont-elles disparu de nuit
dans les poches

Et comment mes ongles sont-ils tombés
en automne

écouter :
Gouttes de bougies noires

 
Le Linceul de ma grand-mère

Quand ma grand-mère est morte, un vieillard est allé chercher le linceul sur une vieille bicyclette. Sa barbe blanche touchait presque le guidon. Je l’ai vu de loin. C’était le vent qui le guidait et non pas lui, le linceul était sur le guidon. Il se faufilait sous le poids du vent, en tournant à gauche et à droite. Les ruelles étaient trop petites, et tortueuses. Quelquefois, une baraque prenait un grand espace de la ruelle. Tandis qu’il se tortuait lui aussi. Le vent qui était vraiment très fort, faisait gonfler le linceul. Parfois, j’imaginais que ce n’était pas lui qui roulait, mais que c’étaient les ruelles qui se tortuaient en lui, ou peut-être le linceul du vent ou le linceul de la bicyclette qui se gonflait. Cela a duré je ne sais combien de temps, jusqu’à ce que j’entende un bruit dont je n’aime pas me souvenir. Quelques bouts du linceul se coinçaient entre les grilles de la roue, le vieillard tombait de la bicyclette directement sur la tête, et mourait après quelques minutes, le linceul de ma grand-mère entre ses mains.

extrait de Petites proses, traduction de l’auteur, L’Escampette, Bordeaux, 1998.

 
La Coupe de l’univers

Trois poètes nous incitent à les visiter. Chacun nous offre sa coupe de vin. Ces poètes sont Ibn Alfarid, Omar Alkhayyam, et Abou Nouass. Chaque coupe nous mène à une certaine ivresse.
La coupe d’Ibn Alfarid est ivresse sans vigne, pureté sans eau, douceur sans vent, lumière sans feu, âme sans corps. Elle n’a aucune forme, et aucun temps ne touche ses lèvres. Elle ne connaît ni début ni fin.
Le péché ne peut être commis que si elle n’est pas bue. Dans sa desription, Ibnou Al Farid, ne la désigne pas par vin, mais par ivresse. C’est le mot vigne («ivresse sans vigne») qui nous guide vers sa coupe.
La coupe d’Omar Alkhayyam précède toute existence. Les cruches qui la contiennent existent avant même la terre qui les a données. Elle précède toute forme de méditation et de philosophie. Vivre heureux vient en premier degré. La religion et la philosophie ne viennent que pour servir ce bonheur. C’est la seule chose qui peut exprimer ce dernier. Son absence veut dire l’absence de tout.
La coupe d’Abou Nouass existe dans l’instant même. En touchant aux petits plaisirs, elle transcende, et touche les collets des mystiques. Parfois, on a l’impression que le vin coule partout, et prend beaucoup de temps en arrosant le corps d’une femme et parfois ce vin de tous les jours s’échappe de nos yeux, et devient de tous les temps. Le petit plaisir chez Abou Nouss est à la fin le plus grand plaisir qui existe. Ce monde n’a commencé que par cette petite coupe, et d’ailleurs, le jour chez lui ne commence pas par un soleil qui brille, mais par une coupe qui se lève.
Trois coupes, trois formes d’ivresse, ou trois manières de «déguster» la poésie. Un seul mot ou un seul verbe contient tout: boire, c’est-à-dire boire ta petite coupe qui n’est en fin de compte que la coupe de l’univers.

traduit de l'arabe par l'auteur.
 

Vides tortueux

 
Rien
Rien
Le ciel est chauve
sauf de quelques corbeaux
 
Les poils de la terre
ressemblent aux poils des oreilles
 
L’atmosphère est vide
vide
même du vide
 
Les passants ont une tête de clef tordue
 
La peur est blanche
au sommet des montagnes
 
Les fronts sont des planches mortuaires
 
Les livres des pierres tombales
 
Les ponts des dos de vieillards
 
Les arbres des mollets de malade
 
L’ennui tourbillonne comme la poussière
 
Les ombres se sont gravées dans la terre
 
Les chiens qui aboient là-bas
Sont les seuls à vouloir congédier
Le rien

Traduit par Abdellatif Laâbi
 
Abdallah Zrika
 
 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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