Une étincelle dans la neige

Publié le par la freniere

Jeter des mots comme cela. Chercher la couleur des mots, un peu d’espoir dans les ombres, une étincelle dans la neige. Ramasser un peu du jour qui glisse sous la porte, un doigt de nuit sur le papier. Colorier les images et la beauté des mains. Écrire comme on prépare un pain pour les amis, un thé de métaphores, un rêve pour la nuit. Arrêter le cri des morts et le chant des sirènes. Faire taire le malheur. De phrase en phrase, de mot en mot, le printemps s’agrippe à des grammaires vétustes et renouvelle encore la sève des bourgeons, les gouttes d’eau sur la terre. On ne refuse pas le moindre chant d’oiseau, la moindre fleur qui s’ouvre. Lorsque la route disparaît, je laisse mes jambes s’allonger. Le printemps me monte à la tête. Les fleurs dans mes yeux soulèvent mes paupières et embaument la vue.

Passant du vert au rouge, les pommes clignotent sous le soleil. Les bras roses du ciel agitent leurs bracelets de nuages. L’averse bleue du lin fait chanter les abeilles. Une louve se caresse dans les yeux de mon loup. La vie et la mort couchent ensemble dans l’odeur de l’humus. La balançoire des fougères accueille la rosée. Je guette la beauté sur l’or du pollen et la boue des marais. Les épouvantails se remettent à bouger comme des morts restés debout. Je sors encore une fois du ventre de ma mère. Je respire la vie par toutes mes cellules. Mes mains sont un bol recueillant l’espérance.

Insensible à la nuit habillée par Dior, réfractaire aux banquiers, aux marchands, aux soldats, je suis en retenue au bord du monde. Plus sensible aux coques des châtaigniers, aux bourgeons des érables, à la dernière pluie qu’aux joueurs de football, j’attends l’homme debout mais il tarde à venir. Il est encore plié sous le poids des monnaies. Il porte sur le dos le cadavre de l’eau, le linceul du vent, les ossements du temps. Qu’importe les drapeaux, les bons et les méchants mêleront leurs os morts aux arbres qui renaissent.

Lecteur, je t’ai croisé sans te connaître. Je t’ai volé un pas pour en faire une phrase, une ride, un regard, pour nourrir mes mots. Ce sont les lèvres de chacun qui me parlent de moi, leurs larmes que j’essuie. Que suis-je dans la vie sinon deux lèvres ouvertes, le bêlement d’un tricot, la bouche qui s’entête dans le pain du silence, celui qui parle seul sur le coin d’une rue, rameutant les joues rouges et les jouets perdus, les battements du cœur et le sang des blessures.

Pour un arbre, un oiseau, une fourmi sous la pierre, un brin d’herbe affolé, j’ai pris la peine de vivre et d’ouvrir les yeux. Pour un peu de soleil, une source cachée, une lune frivole, pour la neige et l’aurore, pour l’espace et le temps, pour le cœur et le trèfle, pour Debussy et l’eau, j’ai pris la joie d’aimer et de faire des enfants. À chaque nouveau jour, l’écriture du soleil apparaît sur la terre.

Publié dans Prose

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