Un fil de salive

Publié le par la freniere

Je ne veux pas fermer les yeux sur la fureur du monde mais faire entendre les oiseaux, l’éclatement des grains sous la neige, la rumeur des volcans. Même si les racines pourrissent, j’accroche mon espoir à la sève des heures. J’oppose à la rature un autre mot de plus. La Terre a mis des millions d’années pour un baiser, une caresse, un livre. Qu’on ne brûle pas le pain à même ses racines. Trop d’enfants s’éveillent à la lueur des mitraillettes. Ils n’ont plus pour jouer que des champs de mines à l’abandon. On leur apprend à faire le singe pour quelques cacahouètes, à fouiller les ordures pour quelques miettes de pain.

Les billets de banque transforment l’homme en zombie, la nature en béton, le cœur en métronome, la révolte en poster. On préfère la seringue au seringa en fleurs. On prélève à l’espoir les intérêts de la peur. La haine dilapide le plus beau des printemps pour en vendre les charmes. Les cœurs peu à peu s’enrobent de venin. La beauté des femmes ne sert plus qu’à vendre des yaourts, des autos et du papier à cul. Tous se croient à l’abri derrière un baladeur, un portable, un écran. On préfère à la pluie un soleil plaqué or. On numérise déjà l’aile des libellules et le chant des oiseaux. Il faut repartir à zéro, retrouver la mémoire des racines et le vrai sens de la mort, toucher la peau de l’âme et la peur des enfants.

J’épouse l’herbe et les étoiles, la croissance et la vie, le fruit du fruit, les lèvres de la pluie, la sève des érables, les jambes douces du brouillard, la fraîcheur des sources, la vérité des ronces. Je cherche dans les ruines le grain toujours vivant et la part des abeilles. Je tague l’arc-en-ciel le long des murs osseux. Chaque syllabe qu’on arrache au néant fait vibrer le pollen. Chaque voyelle sauvée du charabia des chiffres recommence la vie. Il faut donner à l’homme une eau plus douce à boire, un pain sans servitude, une parole nue.

Les mots bombent le torse et crachent des voyelles. S’il n’y a plus de mots, j’écrirai avec des ronds, des carrés, des losanges. Je laisserai des blancs au milieu de la nuit, des taches de couleur, des cicatrices de lumière. J’ai trop parlé avec la mort. Elle n’a rien à me dire que d’aimer le vivant, ses fleurs sauvages plus délicates que le Sèvres, ses pelotons d’insectes, ses plongeons de huards, ses nuages imprévus, ses pierres servant de lit au vert du lichen, sa confiture de lune sur les croissants d’étoiles. Je feuillette du pied un recueil de pierre. J’arrive les mains vides et il en sort des phrases, des lapins, des ballons. Je fais sortir des mots d’un fil de salive.

Pieds nus sur le bitume, je marche sur la braise; j’enjambe les ordures. Je préfère l’herbe fraîche ou le noir du limon, la douceur de l’argile ou le froid de la neige. Quand un peintre broie du noir, il sculpte la lumière. Ses yeux mangés de nuit font lever le soleil. J’appartiens à la terre mais le ciel nourrit la graminée des mots. Je veux que mes enfants puissent me lire sans honte. Sur cette terre à mourir, je leur lègue l’espoir qu’on respecte la vie et le devoir d’être heureux.

Publié dans Prose

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