De face et de profil

Publié le par la freniere

Il nous faut du courage pour regarder ce siècle en face. Du bouillon des paroles jusqu’au brouillon du cœur, les sentiments s’étiolent. L’âme errante de l’amour déplace tant de meubles sans trouver de maison. Les yeux crevés de l’histoire ne connaissent pas le braille. La langue est trop étroite pour contenir la mer. Bien que la lune soit muette, je parle avec elle. Bien que mon ombre soit sourde, je danse avec elle. Il faut savoir aimer jusqu’au dard des abeilles. Le moindre grain de sable m’enseigne la bonté.

Qu’est devenue la terre ? On ne sait plus marcher sans arracher sa peau. On ne sait plus manger sans corrompre le pain. On ne sait plus nager sans souiller l’eau de source. On ne sait plus parler sans blesser le silence. L’arc-en-ciel se brise. Mêmes les bernaches ont perdu le nord. La fleur veut se couvrir d’écailles, non pas pour blesser l’homme, mais pour s’en protéger. Plus sensibles que nous, les insectes appréhendent les fruits contaminés. Devant le smog et le pollen pollué, le chant des oiseaux n’est plus qu’une peur d’enfant.

Quand il fait beau, ce n’est pas tant le soleil qui brille, c’est plutôt le ciel cachant ses larmes sous l’oreiller des nuages. Je vois les vers de terre se tordre dans la vase, les petits bras de l’herbe qu’on ampute, les grandes mains du vent s’accrocher aux falaises, les chatons s’envoler sur les branches des saules. En inventant l’argent, l’homme a détruit l’équilibre. Il a dénaturé la promesse des fruits. Le plus doux des poèmes devient un hérisson quand on le frappe du poing. Dans la main d’un enfant, le galet garde encore la force des volcans.

Je veux qu’on se souvienne de la douleur d’un lit quand on y dort seul, la déception du pain qu’on ne partage pas, la colère des pierres qui servent aux prisons, la honte des érables qui deviennent gibet, la peur des enfants qu’on habille en soldat. Je veux que l’on dénonce le rôle des banquiers à vendre des canons, l’argent des riches à dépouiller les pauvres, l’obsession des croyants à trahir leur Dieu, l’injustice des juges à écraser les faibles, les marchands qui salivent au bruit des tiroirs-caisses, tous ceux qui s’enculottent en déculottant l’autre et font leur beurre avec la souffrance, ceux qui ont tout pris et beaucoup plus, ceux qui cirent leurs bottes tapis derrière la mort, ceux qui tiennent la terre en otage, ceux prennent les femmes pour des valises et l’autoroute pour le ciel, ceux qui ne regardent pas le paysage mais la jauge à essence, ceux qui ne voient pas la source mais comptent les bouteilles, ceux qui préfèrent le smog à l’air des chansons et les embouteillages aux routes qui se perdent.

La notion de profit a fait régresser l’homme. Du culte du veau d’or à la culture des vedettes, on ne respecte plus que le prêt-à-penser. Le prix des choses oublie la main qui les façonne. On étouffe le temps sous la vitre des montres et l’alphabet du cœur sous les colonnes de chiffres. Les fantômes, la nuit, refont le paysage en oubliant l’amour. Quand il ne restera plus que des piastres à manger, des balustres à ronger, des cadavres à compter, comprendrons-nous l’oiseau, la source, le torrent ? Lorsque la colère gronde, je refais le ménage dans la maison du cœur. J’époussète les mots, les morts, les moineaux. Je repeins l’espérance de la cave au grenier, de la bière au berceau, du silence à la page. Je refais la toilette aux voyelles, aux désirs, à la faim. Je revisite l’homme qui partageait le pain, le feu et les noisettes.

La terre est au bout de son rouleau. La ligne blanche du cœur est tachée de cambouis. J’écris à fleur de peau sous les arbres en lambeaux. J’écris en peau de pluie à genoux dans les herbes. J’écoute soupirer les plantes, les mots en panne sur l’autoroute. Lorsque la lune fait la toupie sur le tam-tam de l’air, je danse avec les bêtes. Je suis comme ces mésanges qui prêchent le bonheur. Je suis comme ces fous qui bercent une poupée, allant revenant sur le bois des galeries. Je suis comme ces fous grimpés sur un banc de parc et hurlant à la lune Je ne sais pas courber l’échine. Je n’ai de comptes à rendre qu’au poil de mon loup. Les vertèbres des mots me tiennent vertical. J’écris pour savoir vivre et apprendre à japper.

Publié dans Prose

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