Revenir

Publié le par la freniere

Parti pour ne plus revenir, j’ai trouvé le bout du monde à mon retour. J’ai retrouvé mon enfance où je l’avais laissée. L’infini est partout. Je voyage immobile sur la barque des mots. Je pars n’importe où à chaque bout de la phrase. Je construis des montagnes avec des lo ques de terre. Je tricote un ruisseau avec le fil de l’eau. Je compose des psaumes dans le chant des grenouilles. La vie mélange tout, le pur avec l’impur, l’ignoble et le sublime, le feu avec la neige, le saule avec l’érable, la barbe et la rhubarbe, l’enfant qu’on lange d’un linceul pour en faire un soldat et celui qui s’amuse à lancer des galets.

Dans une économie de marché, on ne vend plus seulement l’homme mais l’enfant. Il ne s’agit plus de sauver la face mais de sauver sa peau. Les mots sont une guenille pour essuyer la vie. Que m’importe qu’on tue quelques chevreuils pour manger quand le moindre marchand d’armes entrepose à la banque des milliers d’enfants morts. Entre la chasse aux phoques et la chasse aux sorcières, je préfère le gourdin au balai des curés. Rêvant encore d’une terre promise, nous détruisons la mer. Laissez-moi l’herbe nue, les fleurs, les oiseaux et mes ailes d’Icare. Je ne demande rien qui ne soit infini.

À force de cueillir des fleurs sans épines, nous ne connaissons plus la douceur des pétales. Je me mets à nu en m’habillant de mots. Nous n’avons pas assez de doigts pour compter les étoiles mais une seule main suffit pour écrire, dix doigts pour caresser, deux bras pour étreindre. Je cherche dans le vide une main à serrer. La vie ne donne pas. Elle impose des devoirs, dont celui d’être libre. Chaque regard doit être une lumière.

J’ai parfois l’impression que les bruits sont des choses voulant sortir du lieu où elles sont enfermées. Elles veulent rejoindre les yeux, atteindre les mains, toucher le cœur. Je cherche encore ma langue. Tout au plus n’ais-je réussi qu’une ou deux phrases mais je commence à connaître les mots. Si on m’enlevait tout, il me resterait le rêve pour en faire un crayon. Le plus petit ruisseau, un parfum de lavande, le grésillement d’un feu, le vol d’un papillon font fi des barrières sociales.

Ce que je n’écris pas laisse une ombre sans cadavre, une tache sur la page. Il ne faut pas quitter l’enfance pour savoir qui l’on est. La terre ne se dresse qu’à l’horizontal. L’homme debout est la verticale des choses. Pour annoncer la vie une chandelle suffit. Les néons font de l’ombre aux battements du cœur. Où la raison s’aveugle, le cœur est une lunette d’approche. Le parfum des fleurs voyage en première classe, celui de l’homme rate le train en faisant ses valises. Lorsque j’étais plus jeune, je jouais avec les mots comme des allumettes. Aujourd’hui, je m’appuie sur eux comme un vieillard sur sa cane. Ce que la vie m’a prêté, je le donne au papier. J’arriverai les mains vides pour tout recommencer.

J’écris comme l’araignée qui sécrète sa route. Je ne m’habitue pas à la beauté des fleurs, à l’intelligence des racines pas plus qu’à la douleur du monde, au pouvoir de l’argent, à l’horreur des guerres. Il ne faut pas se faire à la laideur ambiante mais faire le plus beau possible. Devenant la page blanche où va s’inscrire le monde, sa douleur ou sa joie, le jet de l’encre n’est plus je. Il n’est jamais l’avoir mais l’être, ce petit bout de vie que l’on appelle un homme.

Publié dans Prose

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colette muyard 04/05/2007 17:23

Si beau, pour ceux qui savent le goûter, ce "voyage immobile" dans l'infini de l'écriture !