Conversations

Publié le par la freniere

Mes pieds discutent avec la route. Le vent chuchote derrière mon épaule. Pst ! Pst ! L’oiseau m’appelle dans les étages. Qu’as-tu fait de la terre ? Les poissons m’interpellent, les yeux pleins de mazout. Le premier rire du matin reboutonne ses dents. Les bourgeons prêtent l’oreille à l’espoir du soleil. On a fermé la chambre de l’hiver. Mon loup retrouve ses vieux os entre une bêche et une assiette oubliées par le temps. L’orage décapsule les nuages de pluie. La parole redit la terre et les racines, l’œuf, la paille et les pommiers.

Une hirondelle s’accroche au doigt plié d’un arbre. Elle ne fait pas le printemps mais prépare son nid. Dans le ruisseau qui monte l’azur lave ses pieds. Les fourmis parlent sous la pierre. Elles captent comme nous les ultrasons de l’âme. L’heure est venue d’aller au bois, dans les grands parcs abandonnés, sur les douces collines. La parole est une herbe qui tremble, la brindille d’un mot dans les labours du silence. Nous venons de si loin. Je ne sais plus si c’est ma main ou celle de ma mère qui pousse le crayon.

Le soleil saute comme une bulle sur la ligne d’horizon. Les nuages à ses trousses sont comme des enfants. Le ciel est si bleu qu’on voit passer les anges et les ovnis. La terre gonfle ses jupes. J’entends son souffle sur ma joue. Je reviens à la page comme l’abeille à la ruche. Nous devons à la vie ce qu’elle a fait pour nous, la créer, non la détruire. Il ne sert à rien d’accumuler des choses. Quand elles disparaissent, c’est la vie qui prend toute la place. J’écris pour les oiseaux, les pierres, les grillons. Quand j’écris pour les hommes, je prends la voix des plumes, des feuilles, des antennes, les yeux verts des arbres, la chemise des fleurs, le chapeau des oronges.

Les herbes ont tout misé sur un été pluvieux. J’ai parié sur l’amour. Je me tranche une pomme dans l’épaisseur de vivre. Je suçote les noyaux de l’azur. Chaque matin, je reprends ma lecture. Un peu de mimosa, de cerfeuils et d’agates. Un peu de Spinoza, de chevreuil et d’érable. J’écris avec mes mains dans l’eau bleue d’un ruisseau. Je lis entre deux toits comme un appel de colombe. Je prends l’espoir en aparté dans la grange aux fougères. J’en garde quelques brins pour nourrir les anges. Comment saisir le temps avec les mains pleines ? Je les ouvre à la vie avec la peau des mots,  le soleil en exergue au bout de chaque doigt.

Le vent est dur d’oreille ce matin. Je dois hausser le ton, faire taire les corneilles, amadouer l’orage. Au nombre de bourgeons qui éclatent, je vois déjà le saule faire trembler ses bajoues. La porte ouverte par les taons laisse passer les abeilles. L’ombre nous mène à la lumière. C’est dans la boue que le lotus a ses racines. La route apprend des pas comme la maison des murs. Se détacher des choses n’appauvrit pas. Donner ce que l’on aime augmente l’amour qu’on lui doit. L’oreille entend avec la bouche. La bouche parle avec l’oreille. J’aime la vie. Il y a quelque chose en elle que la mort ne connaît pas.

Areu ! Areu ! disent les premières fleurs en se tachant les doigts. Je ne vis pas de souvenirs mais d’espoir. L’espace n’est qu’une prison dont nous rongeons peu à peu les barreaux. On y marche à tâtons comme un aveugle reconstituant mentalement le ciel. Pour moi, les souliers dans une vitrine ne sont pas beaux; ils le deviennent crottés par la boue des chemins. Un loup n’accepte pas qu’on lui prenne la queue, les oreilles, les dents, mais l’homme vend sa vie pour un lit de fortune. Avec tous ces hommes qui se tuent, il devient difficile d’entendre les étoiles. Je regarde la pluie marcher sur un fil d’araignée. Ce matin, le soleil est avare et les bêtes sont bêtes comme un piquet de clôture. Il y a même des heures qui refusent d’avancer. Le jour se fait buée sur les carreaux du cœur. Il me faudrait des mots d’amour, des mots doux, des étincelles de mots dans la forge du verbe, des voyelles d’avoine pour qu’hennisse l’azur. Je les trouve autour de moi dans la sève et la source, sous les tapis de pin, les carapaces de tortue, l’écale des amandes.

J’écoute les cigales aiguiser leurs antennes, les crosses des fougères accorder leurs violons, les têtes de champignon soulever leurs chapeaux. Je suis là dit la pluie en creusant ses rigoles. Le chant du premier coq réveille les traînards, les herbes qui sommeillent, le rêve des orties, le rire des cerises. L’eau qui marche pieds nus accompagne ma soif. L’écriture des roses parfume le matin. Sa couleur est son plus beau vêtement. La pierre chante sans bruit. Je l’écoute rêver sous l’humus du temps. Dans mon jardin d’enfance, je me faisais déjà le géographe des brindilles. J’ai voyagé longtemps sans me soucier de l’herbe. J’y trouve maintenant le bout du monde. Entre deux errances, j’accroche ma parole aux orties. Une simple motte de terre m’enseigne la prière.

Je porte mes bagages dans mes os, un lémurien, un primate, un cœlacanthe, un poète peut-être, la moelle du premier homme ou celle du dernier. Je porte dans mes mains plus de mots que de gestes, plus de caresses que d’échardes. Il m’arrive de parler avec des mots de plantes, de mettre dans ma voix le roucoulement d’un merle, de changer de couleur pour imiter le cri d’un caméléon. Je lis derrière le vent quand il tourne les pages des érables. Je donne un nom de fille à l’écorce des arbres. Je tutoie la montagne. Mon crayon est un dard butinant le mot miel. Je me fraie un chemin à travers les pluies vertes, la rosée des atomes, l’odeur des fougères.

Je pactise avec l’orage et l’églantier, la douleur et la joie, l’escalier de la pluie et l’escargot qui brille dans l’herbe des images.  J’écris à la merci du vent, du pollen, du chromosome de l’espoir. J’écris le mot amour que l’on moque, le mot tendresse qu’on rejette, le mot frère. Je n’ose pas le mot Dieu. Il y a longtemps que sa flamme s’est éteinte. Les tortues creusent dans le sable et pondent des milliers d’œufs. Il y a si longtemps qu’elles écrivent. Les racines ont des doigts de sculpteur équarrissant la terre Je tends plus qu’une oreille quand les abeilles entonnent le grégorien des ruches. La poussière n’a pas de prix pas plus que l’or du sable, le vif-argent des truites. Ma maison n’est qu’un seuil ouvert sur la vie.

Mes mains cheminent à plat sur l’établi du jour. Elles cherchent des voyelles au milieu des outils. Les feuilles tombent pour réchauffer la terre. La flamme brûle sa robe rouge pour habiller la cendre. Dans le puzzle du monde l’homme est la seule pièce qui ne s’emboite plus. Ses bords sont gonflés par l’appât du profit. J’apprends l’alphabet des nuages pour lire dans la mer, les voyelles de l’herbe pour comprendre la terre, le solfège des oiseaux pour traduire le ciel, le tricot des caresses pour recoudre la vie. Le temps marche à mes côtés en gravant son visage sur l’écorce des arbres. Je voudrais embellir le livre de la terre par un dessin d’enfant, une épure de givre, réparer le silence, parler aux fleurs avec des mots de pluie, à l’homme avec des mots de paix, de pain, de confiture.

J’apprends à imiter la chlorophylle de l’encre dans la tige des plantes, l’entêtement des racines à monter vers le ciel tout en creusant la terre. Je suis frère du soleil, des oiseaux, des poissons, cousin de l’herbe verte, ami des mirabelles, camarade du pollen. Je voudrais être leur confident. Je pleure déjà sur leur épaule et je ris avec eux sous la douche du vent. Je voudrais danser nu comme la mer, rester debout comme les arbres pour soutenir les nids, narrer comme une pierre sans ouvrir la bouche, échanger la ligne droite pour la courbe d’un sein. J’apprends à lire partout. Le feu pleure en riant. Le nuage est un corps habillant l’eau de source avant qu’elle ne tombe. Les mots sont des oiseaux. Les vagues sont des phrases. La nature est un immense texte. Je ne veux pas qu’elle meure sous la rature de l’homme.

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article