Une maison

Publié le par la freniere

Je lave mon passé avec l’eau du cœur, la lavande et l’espoir. Une fleur me suffit pour faire une maison, un géranium, un mimosa, un grain de blé pour faire du pain, deux ou trois notes ou quelques mots, deux ou trois pommes sur une claie, une volée de lumière sur le plancher des vaches. S’il faut repeindre les volets, les pinceaux de la pluie retroussent l’arc-en-ciel. Le soleil toque à la fenêtre et réveille les ombres. Les lucarnes en vacances emmènent le grenier faire un tour à la mer. Une malle de pirate me sert de bateau. Une ligne sur la page m’indique l’horizon. S’il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, je laisse des blancs entre les mots. Les oiseaux pourchassés viennent y faire leurs nids. La grâce d’un brin d’herbe protège mieux qu’un mur. Le pain goûte meilleur quand on vit pour aimer.

La terre me ramène au goût pulpeux des fruits, de la cerise aigue à la fraise des champs, de la pomme de tire au roux des canneberges. C’est une demeure ouverte habitée par le vent. Ma cour est une armoire pleine d’épices et d’odeurs. Les abeilles y recousent des ourlets de pétales. Un oiseau sur une tombe ne chante pas la mort. Il se repose un peu avant de s’envoler. Sa tournée de facteur ne fait que commencer. Sous le chiendent qui jappe, la poussière des morts se transforme en lumière. Le pollen est pétale sur la tige du vent et l’âme du poète une bulle dans l’espace qu’irise la parole.

Les arbres montent comme une échelle offerte aux fruits. Je dis fenêtre et c’est le ciel. J’écris la soif et c’est la source. Je dessine un soleil et la terre soupire. Un appentis de feuilles suffit à ma parole. J’y remise l’espoir et le bleu de la mer, un puits d’eau fraîche, un rosier rouge, mes gestes d’horloger sur la vigne des gestes, mes doigts de pédiatre sur le corps du désir. La corde à linge est pleine de lettres oubliées, des mots d’amour, de billets doux. Le vent les éparpille à l’oreille des champs.

Il y a du rire dans la grange, assez de vie pour les fantômes, assez d’avoine pour le rêve. Que trouverons-nous sous le décor qui s’effrite ? De l’essence ou du sang ? De l’amour ou des armes ? Un linceul ou un ber ? Tiendrons-nous longtemps sous le joug des monnaies ? L’eau rêve sur la pierre, le bleu des lavandières sur le drap des collines. L’infini a l’infini pour lui, une tête de géant enfantant une tête plus géante. La chambre des amis ajuste ses fenêtres et lorgne l’horizon. Un chat saute sur le lit sans déranger la nuit. Même si les échelles brûlent, le lierre continue d’escalader le mur. J’empile sur la page les phrases à repriser, les chaussettes à recoudre, les poèmes à refaire. Le bois mort qu’on ramasse servira cet hiver à réchauffer nos cœurs.

Sur les chemins boueux, les longs pieds de la pluie laissent des pas de source. L’hiver se noie dans les épines. Le ciel se boit entre les lèvres. La vie se voit sur les visages. La maison tout soudain s’éveille de la mort. Elle ouvre ses fenêtres. La sève dans les nœuds fait craquer ses jointures et les gouttières s’étirent jusqu’aux lèvres de l’eau. Les âmes s’appellent d’une chambre à l’autre, dans les replis du linge, les livres à mots couverts, les labours des draps. Les personnages de tableaux se remettent à bouger. J’écris comme on respire. Les mots sur la page sont une herbe qui tremble, une rosée de sens sur les gerçures de l’âme. Tout ce qu’on donne nous allège. Une maison offre ses fenêtres aux oiseaux de passage. Je donne mes yeux aux regards vides, ma langue au chat, mes sandales aux ornières.

Le vent se lève dans la chambre avec des mains et des paroles. Le vent est neuf et la fraîcheur vient d’ailleurs, d’autres nuages, d’autres odeurs. Tout vole. Tout s’envole. Tout part. Tout revient. Un soleil têtu fait briller les pivoines, réveille les parfums et les baisers mouillés. Les rides à la surface de l’étang ont des sourires d’enfant. La rosée est une bulle de musique sur les crosses de violon. Chaque papillon est la couleur d’un mot. Les yeux ne suffisent plus à feuilleter l’azur. Les doigts chiffonnent l’air et se piquent aux épines. On est jeunes. On a mille ans. Les jouets se mélangent aux outils. Les couleurs se confondent. Les âges n’ont plus d’âge. Il y a plein d’écales sur le bord de la galerie. Bien rangés dans leur trou, les petits suisses se couchent fatigués d’être heureux. Certains jours, il n’est pas interdit de croire à la victoire du soleil.

Publié dans Prose

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