La bicyclette

Publié le par la freniere

Sur le porte-bagages de mes yeux, j'emporte de lourdes valises. Mais ce soir, promis, une sacoche suffira. Je n'ai pas sommeil. Je quitte doucement la chambre, aère une tristesse renfermée. De mes bandages, à qui j'envoie un pneu ballon, suppure une plaie profonde. Illusions déçues, mes souvenirs vont comme la pensée. Pourtant je sais ma vie boiteuse. La béquille de mes angoisses sur laquelle m'appuyer. Quand ce qui vous a saigné ne vous donne plus la force de faire la roue...il faut partir. Se pendre à la sonnette d'alarme. Mériter la potence. Alors je vole à bicyclette, l'endroit où nichent les hirondelles. Comme là-bas, autrefois. Mes mains serrent fort les poignées. L'amour sans frein nous oblige parfois à rentrer la tête dans les épaules, disais-tu. Maintenant, c'est une certitude: il peut aussi blesser. Ce soir, je sens un vent printanier rafler tout ce qui traîne. Rouler des patins aux bouches d'égoût. Il gifle, gémit, rase les trottoirs mais je n'ai pas peur. Tiens, le magasin de cycles a du mettre les saisons en location. Elles emportent à la chaîne, ce temps qui déraille. C'est juillet, il pleut. Le monde fait tourner ainsi sur les selles, les hommes, bons rouleurs qui luttent contre la montre. Ceux qui s'enfuient sous des feux de peloton. Les pinces à vélo, les capuchons, tous ces petits détails qui nous semblent souvent accessoires. Dans une vitrine, vient se refléter l'ombre d'un tan-sad où j'imagine un couple en tandem. Un soleil donnant la main à l'herbe verte. Un pique-nique au bord de l'eau. Une motocyclette de 1942. Sur la place, où tant de fois j'ai acquis pignon sur rue, ne restent que des maisons aux volets clos. Une solitude méprisante. Des papillons noirs. Un peu de ton âme aussi, dans l'échappée des rues sombres. Le Vél'd'hiv' où rue Nélaton, j'ai perdu ta main. A la dissolution des moeurs, peut-on coller une rustine à ce qui n'existe plus? Moi, j'ai levé les cintres, oublié la clavette sur cette fièvre en plateau qui, toutes les nuits câble encore un "dépêche-toi". Sauf qu'aujourd'hui, aucun regret ne se pleure sans briser des gaines. Même le vent, soudain se dégonfle. Je me cramponne à ma bécane. Des bouffées d'air glacent mon dos trempé. Je vole ta silhouette.
A la fourche d'un platane, je me raidis. D'ici, on peut viser à plein guidon la route qui zigzague. Mais à ceux qui s'aiment en rayons, nul doute qu'elle doit déjà disparaître hors-cadre. Le fil induit ma dynamo à éclairer ce que je dois voir. J'entends claquer le garde-boue. Et cette note de pédale, infatiguable, qui monte en danseuse toutes ces heures épuisées! Apprends-moi de nouveau les sentiments à la manette, la peur de tomber, le rire des enfants...Je suis descendu de ma bicyclette. La pluie mouille mon visage. Tu ne reviendras pas...

Thierry Rucquois

leofraise.over-blog.com/

Publié dans Glanures

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