Gérard Larnac

Publié le par la freniere

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Gérard Larnac
est un essayiste, écrivain et journaliste français né en 1960.

Il ouvre, à partir du constat historique de la faillite de la raison durant le XXe siècle (après Auschwitz, après Hiroshima), des perspectives nouvelles sur notre rapport au monde. Mêlant ses récits de voyages (N.R.F Gallimard) à des essais philosophiques, l'auteur esquisse une pensée nomade autour de concept comme celui de Dehors et de rencontre. Le réel non plus comme défiance mais comme occasion et hospitalité. Son essai plus polémique sur La Police de la Pensée est une lourde charge contre l'effet de ce qu'il appelle "la propagande blanche" et l'effacement de la pensée dans les démocraties modernes. Héritée de Kerouac autant que d'Hannah Arendt, mais aussi inspirée par les maîtres orientaux, son œuvre en marge des institutions est une tentative buissonnière pour libérer l'esprit de ses poncifs, proposer l'alternative d'une véritable pensée du mouvement, de l'en-allée. Penser entre les mondes : "Je voudrais traiter de notre rapport à la pseudo-altérité du monde comme à l'émigrant on raconte sa terre natale, le soir, autour de la table commune".

Après la Shoah - raison instrumentale et barbarie (Ellipses, 1997).

La Tentation des Dehors - petit essai d'ontologie nomade (Ellipses, 1999).

La Police de la pensée - propagande blanche et nouvel ordre mondial (L'Harmattan, 2001).

L'éblouissement moderniste - mutations du regard à travers l'art contemporain (CLM, 2004).

Cet ouvrage est disponible gratuitement en ligne au format pdf à cette adresse :perso.wanadoo.fr/gerard.larnac/bob/eblouissement_moderniste.pdf

Ses principaux textes littéraires ont été publiés à la Nouvelle Revue Française par Jacques Réda de 1990 à 1993.

Contributions éparses :

- Oracl (Erotismes, 1989) ;

- Les Rivages de Kenneth White (entretien), in Rivages - lectures de Kenneth White (Terriers, 1987) ;

- Jungle (n°11, Voyageurs et sédentaires).

 



 

Lorsqu’un système social entre en crise, il sort sa police. Pas n’importe quelle police ; car nous sommes entre gens bien élevés. La démocratie possède une arme plus redoutable que la censure : le pouvoir de formater le réel aux dimensions de ce qui doit être pensé, à l’exclusion du reste.
Notre système social est en crise : deux ans de prospérité, dix ans de récession.
Jusqu’en 89 l’URSS constituait l’ennemi fantasmatique qui garantissait la cohésion de l’occident.
Aujourd’hui ce n’est plus vrai.

Alors la peur d’une contestation radicale, venue de l’intérieur, ressurgie.

Et les média, ces grands fayots de la République, orchestrent la mise en usique du renoncement.
Un livre à lire pour tenir la tête hors du merdier ambiant :
La Police de la pensée (L’Harmattan, 2001)
Pour maintenir vivante une pensée critique.

 

La guitare de mon grand-père

pour Tchatchi, la petite Tzigane

 
Il a fallu qu'il disparaisse de la surface de cette terre pour que je me rende à l'évidence : sa guitare avait toujours été indissociable de la figure de mon grand-père. Elle l'accompagnait partout. Elle constituait son rire secret.

A la fin de sa vie, comme il se concentrait uniquement sur sa mort prochaine, que rien ne semblait plus le concerner que cette hâte angoissée d'en finir une bonne fois, la guitare traînait, solitaire, à prendre la poussière dans un recoin de la caravane. Comme une conscience délaissée. Trop lourde de mémoires. Il faut venir léger au devant de sa mort.

Une fois pourtant j'ai bien cru qu'il allait se remettre à jouer.

C'était par une belle soirée de printemps. Pour une fois, il avait quitté sa caravane et s'était joint à nous, autour du feu. Il y avait ça et là les enfants qui couraient, les amoureux de l'année qui se souriaient en douce, les hommes qui racontaient leurs routes, l'aimante ironie des femmes.

Même à deux pas de l'échangeur et malgré la rumeur incessante de l'autoroute, l'air semblait doux et pur comme autrefois. Silencieux comme deux regards qui communient l'un dans l'autre. Le monde avait un je ne sais quoi de neuf, d'intime, de favorable. Nous ne tarderions pas à reprendre la route. Des oncles, des tantes, des cousins, des amis étaient venus des quatre bords de l'horizon. Les êtres et les choses se concentrent parfois pour mieux se disperser ensuite ; telle est en tout cas la vie que nous avons choisie.

L'atmosphère ce soir-là était chaude et vibrante de notre désir de départ. J'ai bien cru que j'aurais le temps de m'asseoir un moment aux côtés de mon grand-père, de lui tenir silencieusement la main en regardant le feu, comme lorsque j'étais enfant, que j'écoutais sa voix puissante en buvant ses paroles. Il était toujours le centre du groupe en ce temps là, il parlait fort, blaguait, chantait, riait, buvait à la régalade, rayonnant comme un dieu.

Puis il prenait sa guitare qu'il gardait toujours à portée de la main, attendant, les yeux mi-clos, cette toute première note qui lui viendrait par delà le silence amer des hommes et des circonstances ; cette toute première note qu'il lui suffirait ensuite de dérouler jusqu'au bout, jusqu'à l'épuisement de sa propre ferveur. La musique s'élevait soudain, ample, solennelle, inattendue, contenant toute la magie de la nuit et du temps. Avec une brusquerie de félin, ses mains s'élançaient le long du manche, marquaient le rythme en tapant de la paume sur le coffre. Les doigts volaient au-dessus des six cordes. Parfois un chant perçait l'obscurité - la voix de ma grand-mère, plus haute, plus vibrante que la nuit étoilée du plein juillet. Tout s'arrêtait. Même les camions, on ne les entendait plus tirer sur leur embrayage à l'amorce de la courbe, là-bas, du côté de l'autoroute. Et le monde retenait son souffle. Et le monde écoutait.

J'ai profité d'une pause dans la soirée pour venir près de lui. Les cris des enfants nous parvenaient comme de très loin. Les mains inertes, posées loin sur ses genoux, il ressemblait à un vieillard. Mais je n'attachai pas d'importance à cette image, elle n'était là que pour m'égarer. Mon grand-père avait peu de rapport avec son apparence présente. Il était toujours le grand bonhomme de mon enfance.

Appuyée contre la caravane, la guitare de mon grand-père inscrivait son profil dans l'obscurité à la lueur lointaine du brasero. Quelqu'un avait dû la sortir, pour voir, on ne sait jamais, et elle restait là, en attente d'un événement bien improbable.

C'est drôle. On croit toujours avoir le temps. Le temps de se parler. Le temps de s'aimer. Comme si l'existence était l'éternel repérage pour un film qu'on ne tourne jamais. Quand enfin on se croit prêt, les circonstances sont déjà toutes autres, les êtres chers ont disparus, il ne reste plus rien.

Quelqu'un a crié mon nom, de nouveaux arrivants, il fallait que je parle à cet autre, je me suis tourné vers mon grand-père, j'ai prononcé un truc du genre " Je reviens ", j'ai quitté la place qu'il s'était choisie un peu à l'écart pour observer la soirée, on avait préparé mon verre, tout en buvant je devinais sa silhouette lointaine de vieillard assis, les mains jointes sur le pommeau de sa canne, regardant de loin la scène comme si son regard passait à travers elle, comme s'il scrutait derrière son voile de silence quelque arrière monde plus réel que celui-ci.

Jamais plus je ne vins me rasseoir au côté de mon grand-père. Je n'étais pas près de lui lorsque, peu de temps après, arriva la nouvelle de sa mort ; et cette absence me reste, comme une infranchissable distance qui me sépare à présent de moi-même. Je n'ai pas eu une larme. Seulement ce sentiment très doux, comme lorsqu'on regarde frémir la branche que l'oiseau vient tout juste de quitter.

Moi je ne suis pas musicien. Je ne suis qu'un voyageur un brin acharné. Je me contente de passer mon chemin à ma manière fantasque et désinvolte. L'été, où que je sois, je m'installe à côté d'elle. Il fait si bon dehors sous le grand ciel. Elle m'est comme une présence à la fois étrange et familière. Et j'attends en silence.

J'aime écouter le vent du monde dans la guitare de mon grand-père.

 

Commentaires : C'est après avoir lu La tentation des Dehors et avoir partagé avec moi une bière ou deux place de la Sorbonne (je me souviens de son exemplaire souligné et de ses multiples notes) qu'un lecteur me demanda un texte pour une petite publication destinée à être lue et distribuée auprès des Tziganes de la région de Strasbourg. Au moment où je cessai toute contribution aux revues littéraires, ce fut un plaisir très vif de faire passer des textes de campements en campements, chez les derniers nomades d'Europe. Lu à haute voix, traduit parfois pour ceux qui parlaient peu le français. J'attends de toute littérature qu'elle refasse le cercle.

Gérard Larnac

son site: poetaille.over-blog.fr/


 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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gérard 21/05/2007 15:13

Bonjour et merci de ton intérêt. Juste signaler l'adresse valide de mon blog "officiel" , Poétiques en cours, sur http://poetaille.over-blog.frAmicalement