L'orage

Publié le par la freniere

L’orage fait salle comble. La pluie tombe à la tonne. On la décharge par camions. Les bras des arbres cherchent une position, pliés ou étendus. Les éclairs croisent et décroisent leurs jambes. La terre change de place, de couleurs, d’horizon. Les nuages applaudissent, assis sur les sièges du ciel. La pluie, on dirait des allumettes mouillées, des briquets qu’on allume à la fin du spectacle. Les yeux des ouaouarons font des bulles sur l’eau. Les oiseaux rêvent dans leur nid que les arbres s’envolent. Les gouttières chantent en chœur. Les toits soutiennent la basse. Il n’est pas interdit de croire au langage des pierres, à la musique des abeilles, de voir l’horizon fleurir au soleil.

Écrire ne commence pas dans la tête, par la voix ou les mains. Écrire débute dans les yeux. Chaque image est une phrase. Chaque paysage est une métaphore. Un œuf qui éclot dans la paille des lignes. La valise d’un nuage transportant l’eau de pluie. Les yeux piquants des roses. Les yeux ronds des rosées. Une vache dans un champ. Un train dans les yeux de la vache. Une gare dans la tête du train. Des rails qui s’envolent pour rejoindre la gare des nuages. Une abeille traînant sa valise de pollen jusqu’à l’école des fleurs. Un gros pommier bougon protégeant ses noyaux. Il y a dans la soif des choses une eau que l’on ne peut atteindre, un désir qui se cherche.

Les feuilles pour dormir retourne au grand lit de la terre comme l’homme aux draps du rêve. Je lis chaque matin un peu de Bachelard, deux ou trois lignes de main, les nervures des feuilles, l’aubier d’un arbre. La forme des nuages, le vol des oiseaux, la ligne d’horizon se mirent sur la page. Toutes les couleurs débordent dans le verbiage de l’encre. Ce que le vent rature, j’en cherche la raison. Le chemin danse avec des pieds de terre, des pas d’air, des mains de vent, des jambes de printemps. La rivière voyage avec des souliers d’eau. Il faut apprendre à écouter le sermon des montagnes, les petits pas de l’herbe sur le sol, le silence des mots sur le cahier du cœur.

Les petites fleurs des bois sont à la course. Les claytonies qui ont passé l’hiver avec leur tête courbée sous la neige la redressent à la hâte. Les trilles rouges se bousculent en chantant. Les sanguinaires prennent un bain de soleil avant la feuillaison. La chevelure de l’humus se pare de couleurs. À travers la forêt, tout l’air bat plus fort. C’est le lieu où j’habite. Je traverse le monde avec les yeux d’un loup. J’écoute les premiers bruits du monde, le souvenir des amibes au ventre de rosée, le bruissement des antennes syntonisant le ciel, un bout de ruban vert s’accrochant aux rochers. Le mot lumière, j’en fais un feu dans les tempêtes. Je façonne l’argile avec le mot source. Je ne veux pas connaître le chemin du retour. J’attends ce qui commence.

L’odeur humide des moisissures se mêle aux nouvelles pousses. Tout lutte pour boire la lumière. Mon corps est une pluie, un peu de vent, de chair, de musique. La vie est une route. Chaque pas nous rend autre. Mon crayon est un totem ou un bâton de pluie. Ma ligne de vie s’enroule dans les courbes du vent. Les mots sont comme des fruits sauvages. La bouche tachée de sens, je les recueille comme un enfant. L’acte de voir, l’appétit de manger, la soif de penser, passent aussi par les mots. Je ne stationne plus jamais. Même immobile, je cours au charbon. Je souffle sur le feu. Je frotte sur la page le silex avec l’encre.

La plus lointaine étoile éclaire le chemin. Dans l’ombre du silence, chaque poussière est une goutte de lumière. Je vois le monde entier sur la pointe d’un brin d’herbe. Dans la maison du cœur, j’ai fait du feu avec les portes, une forêt entière avec le bois des plinthes, une aube de rosée avec les fenêtres. J’avance à petit pas. J’écoute les insectes chanter, les cris de femmes des oiseaux, les claquements du vent, le bruit de l’eau qui vient du cœur. Toutes les plantes m’apprennent à marcher. Quelques pas me suffisent, mes traces dans la boue, l’écho de ma naissance, le reflux des amibes. Les arbres, les nuages, les bruits, les couleurs me nourrissent. J’avance dans le sens contraire des montres comme la fleur qui pousse, la pierre qui médite, le sang qui coule dans les veines et roucoule en paroles. Je traîne avec moi le mot cœur, une danse de la pluie, un trèfle à quatre feuilles, un crayon de couleur, une bible de terre et l’âme de mon loup. La vie est un miracle malgré tout.

Publié dans Prose

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