Pierre-Albert Jourdan

Publié le par la freniere


Né le 3 février 1924 à Paris et mort le 13 septembre 1981 à Caromb (Vaucluse) Connue d'un cercle restreint, l'œuvre de ce grand discret est révélée après sa mort alors qu'il s'est tenu à l'écart du monde de son vivant. Encouragé par René Char, Henri Michaux, il fut l'ami de Philippe Jaccottet et créa la revue Le pont des singes en 1974.

« Pierre-Albert Jourdan fut sans doute l'un des écrivains les plus effacés de ce siècle paradeur. Ami des poètes prestigieux de notre temps comme des oeuvres essentielles, fussent-elles les plus secrètes, cet homme ordinaire peu ordinaire pratiqua durant toute sa vie la lecture, la peinture et l'écriture. Esprit radicalement libre, il créa sa revue (Port-des-Singes), publia peu, écrivit beaucoup, laissant une oeuvre riche et lumineuse, mesurée, intime. Deux volumes rassemblant ses écrits ont paru au Mercure de France : Les sandales de paille (préf. Yves Bonnefoy, 1987) et Le Bonjour et l'Adieu (préf. Philippe Jaccottet, 1991). » Yves Leclair

Un très beau site lui est consacré par Élodie Meunier : pierrealbert.jourdan.free.fr/fpaj1.html

Bibliographie

Les Sandales de paille, Mercure de France, Paris, 1987, préface d'Yves Bonnefoy, présentation et notes d'Yves Leclair, qui comprend :

Le Bonjour et l'Adieu, Mercure de France, Paris, 1987, préface de Philippe Jaccottet, présentation et notes d'Yves Leclair, qui comprend :

La Langue des fumées, collection « Amande », Librairie José Corti, Paris, 1961

Le Matin, hors commerce, 1976 (pour les rares passages qui n'ont pas été repris dans Fragments).

Fragments (1961-1976), Éditions de l'Ermitage, Paris, 1979 (pour l'eau-forte de Pierre Bardeau en frontispice de 100 exemplaires).

L'Entrée dans le jardin, Thierry Bouchard éditeur, Losne (Saint-Jean-de-Losne), 1981 (pour le frontispice en lithographie de Jacques Hartmann que comportent 25 exemplaires).

Les Sandales de paille (notes 1980), Éditions de l'Ermitage, Paris, 1982 (pour la pointe sèche originale de Jacques Hartmann en frontispice de 100 exemplaires).

L'Approche. Édition originale posthume : Éditions Unes, Trans-en-Provence, mars 1984 (pour le dessin original de Gilbert Pastor accompagnant 30 exemplaires qui comportent également un dessin de l'auteur en frontispice, et le portrait de l'auteur réalisé par Gilbert Pastor pour les 570 exemplaires restants).

En pensant aux peintures d'Anne-Marie Jaccottet, Thierry Bouchard éditeur, Losne (Saint-Jean-de-Losne), 1986, comportant quatre aquarelles d'Anne-Marie Jaccottet reproduites en quadrichromie.

Histoire de Matt, ours bilingue, collection Neuf, Éditions l'École des loisirs, 1987, avec des illustrations de Bernard Jeunet.

 

Cousu de bleu

Curieuse façon du silence que d'imposer ce chant d'un coq lointain, de renverser les saisons, de faire venir au goût cet été sommeillant, éternel. Cette solaire enfance.

Visitation du silence. Ici, entouré de présences plus fortes qu'un hiver. Ici où, presque, la parole m'est retirée, m'est donné ce glissement non pas fataliste mais comme une résignation plus haute. Que, par exemple, ce dialogue muet est plus important ; que la vérification du lieu se passe de paroles, passe uniquement par le corps comme une source qui irriguerait.

Trois points lumineux où se cache le soleil sous une masse grise, c'est un signe et il se change en ces fumées lointaines au pied du mont, en rouge-gorge sur une branche nue de micocoulier, en cette main qui trébuche sur le papier. Mobilité du signe mais aussi profonde mutation d'être. Les barrières sont si légères ! Tu as vu cela avec quels yeux ? Les yeux de celui qui brûlait. Et il l'ignorait. Comme j'ignore cette bourrasque de neige sur la montagne et comme elle m'aspire maintenant, me rend à la présence en m'éblouissant.

Ce moi pulvérisé est mon moi. Cela se dévide hors de moi, hors de mon ventre. Cela s'envole. Car le parcours est infini. Épuisant parce que tu veux tenir, retenir. Est épuisante l'infinité parce que mort est en toi. Une certaine image de la mort. Son autre versant est neige aussi, est la même infinité. Le peu que s'ouvrent les barrières : tu ne reviens pas entier. C'est le pas gagné.

Tu absorbes le froid. Il a démantelé les raisons de ta " personne ". J'entends bien : personne, ici personne, c'est une multitude de liens, personne au sein d'une multitude de présences. Et il n'y a rien à rassembler. Tout est rassemblé. D'énormes distances sont franchies qui me font m'abandonner. Abandonner cet écran. Moi-écran. Mains-oiseaux dans le froid et le passage et l'éclat. Et la percée du soleil, et l'envol des plumes neigeuses, le rebondissement d'arbres en arbres, écoutant l'autre voix, son éternel regain, sa façon d'essaimer le rien. De m'en éblouir. De me tuer ainsi.

Déchire ce bouclier dérisoire !

Alors, de neige en soleil, tu cueilleras l'unique fleur et les voyages s'ouvriront à son parfum de lumière. Le silence revient, il ouvre le ciel. Il porte ce bleu profond que tu es, de toute éternité, toi, l'accroc de ce bleu. Toi, repriseur de bleu. Toi, cousu de bleu.


Les nuages parfois s’enlisent


Les nuages parfois s’enlisent
sur des terres trompeuses.
L’orage oublie ses étranges pouvoirs.
Nous sommes là,
perpétuant par des plaintes absurdes
cet oubli d’un jardin.
Les dieux nous sont maintenant
comme ce duvet de chardon dans l’espace.
Pierres éclatées le champ rendu ―
ouvert au délire ―
la nuit trop lourde bascule.

L’aube, encore, sublime,
la pièce de soleil jetée par compassion
dans l’aveugle écuelle.

(été 1962)

poème inédit, in Revue Europe, mars 2007

 


Tu vois ce peintre dans son atelier sillonné d’oiseaux

*

La branche chargée d’olives
pour qui oscille-t-elle
au vent léger ?
La joie se dissipe
parfum jeté
un nuage s’en saisit
puis s’efface

*

La route soigneusement effacée
Nous avançons est-ce un rêve ?
La bouche tremble de prononcer
ces mots jetés comme un couteau
sur des visages démunis

*

Le cœur traverse les feuillages
il est ce poing qui s’ouvre
cette tache sombre où la lumière
dépose son or
Sur quel versant ?
Celui du don secret
de la ronce
de la violence du vent
qu’il ne cesse de nourrir.

Pierre-Albert Jourdan

Publié dans Les marcheurs de rêve

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