À l'envers des allées

Publié le par la freniere

Au carrefour des sentiments, on peut me suivre mot à mot à l’envers des allées. Mon carrosse déborde : tout un petit tas d’heures à mettre en cerf-volant, un kit complet de sentiments à coller sur le cœur, des crayons de couleur à la mine renfrognée, des manches de chemises dépareillées, des souliers d’Arlequin, des habits de Pierrot, des morceaux de lune en boite, des choux-fleurs en fractales, des semaines écaillées à cisailler des liens, l’odeur des citronniers et celle de la pluie en sachets d’amertume, un trésor d’argile à semer dans un vase, l’infini en bonzaï, la courbe de la terre repliée dans un sac, une boite d’allumettes pour enflammer les rêves. Il faut bien croire un peu à la cendre du temps.

On n'entend pas le cri éberlué des lapereaux ni l'affolement des poules. On n’entend pas les bêtes au comptoir des viandes, mais le bruit des moteurs qui mastiquent l’ozone. On n’entend pas les vagues dans les boites de sardines, mais le plancton qui meurt sous le mazout du temps. On a mis en bouteilles l’eau pure des ruisseaux. On vend jusqu’à la mer à tant le grain de sel. Ici, le règne de l'herbe est en sachets. Il ne faut pas chercher la rosée du matin. Parmi toutes ces marchandises, il y a surtout le vide, l'absurdité, l'absence, l'inconcevable importance de la réalité. Lorsque j'ai demandé un centimètre de folie, on a voulu me vendre une camisole de force.

Je vois des couleurs, des couleurs partout, sur des affiches, avec des signes, avec des prix dessous, des visages qui sourient sur des écrans géants, des images qui défilent sans autre but que de paraître et de se vendre. On ne veut plus être meilleur. On veut être le meilleur acheteur. Il faut marcher ou courir. Il faut acheter pour vivre. Vivre n’a plus rien à voir avec ce qu’on est. Le portefeuille gémit de concert avec le ventre. Je cherche un peu de pain, un quignon de paix, des mots vivants, des gestes avec des mains d’amour, des yeux qui brillent comme des étoiles, un instant de pureté, une flamme invisible, le sens et les premières larmes. On m’offre le désert et ses mirages stériles.

J’ai un carrosse qui boite au milieu des allées. Que je le pousse à droite ou à gauche, il cherche la sortie. Il cherche la forêt, le destin minuscule des herbes, l’eau de pluie qui redresse les tiges, le son clair de la vie, le peuple des fourmis. Y a-t-il une sortie de secours ? Au rayon des questions, je n’ai trouvé que des mauvaises réponses, des jeux de main sans jeux de vilain, des jeux de mots sans juron, des têtes sans chapeau, des diplômes sans thèse, des parenthèses vides et des prothèses avides. Dans les grandes surfaces, tout reste à la surface. Il faut refaire le stock des idées, de la grammaire au sentiment, de l’algorithme à la caresse.

Il y a une foule énorme au rayon des fards, à cause d'un point noir sur la joue de Dieu, d'une éraflure au cou du temps, d'une ecchymose au bras du vent ou d'une écharde sur le coeur. Le sourire des vendeuses est cousu de fil blanc. Comment vivre en osmose avec l’illusoire sans devenir un masque, un manque, une tête à vider pour remplir un carrosse ? L’homme qui parle aux loups se sent seul dans la foule. Tous les autres le fuient en poussant leur caddy. Il est comme un aveugle dans un musée, une épine dans la ouate, un chat noir dans un champ de trèfle, un clou dans un casseau de fraises. Il ne sait pas d’où lui vient cette voix. Il est pourtant né dans un ventre de femme, du sperme d’un notaire, dans une pouponnière au milieu des biberons. Le seul animal dans son arbre généalogique est le singe. Il y a longtemps qu’il saute de branche en branche mais il ne sait pas hurler. À quoi sert-il de comprendre la forêt au milieu de la ville, de lire dans l'humus et l'écorce des arbres ? L’homme n’est pas un loup pour l’homme. L’homme n’est qu’un marchand d’images.

Où trouver l’absolu dans un grand magasin ? Les vieilles cherchent du fard. Les hommes cherchent du lard. Les femmes cherchent du neuf. Même les enfants ont l’air d’être en peluche. Quelques paroles vagues annoncent des rabais. De la musique en boite anesthésie l’oreille. Il faut bien qu’elle s’adapte au bruit des tiroirs-caisses. La lenteur est bannie au paradis des ventes. Où trouver la lumière sous l’éclat des néons et ses images fausses ? Le cœur ne monte plus à l’étage des yeux. Prendre l'escalator, c'est un peu escamoter la vie. On glisse vers le néant sans s'en apercevoir. Dans ce qu'on croit le plus moderne, tout se fane plus vite. Ici, lorsque nous nous croisons, ce sont les images qui parlent. Ce ne sont plus nos yeux. Les gens se disent ce qu'ils font sans savoir ce qu'ils sont.

Je suis venu chercher une pelote de nuages, un peu de fil du temps, pour recoudre l'espoir. Je n'ai trouvé qu'un sparadrap, un chiffon de papier pour étancher la pluie. Qu’est-ce que je fais ici, des fourmis dans les jambes, de l’herbe dans les mots, cherchant une vraie larme dans un collier de verre, un éclat de galet dans un godet de plastique, un air de Mozart sur un marteau-piqueur, l’abeille de Pavlov sur une fleur en papier ? Tant d’abondance me gêne. Il y a de tout ici. Il y a des gens mais pas une seule âme sous les colonnes du temple. À chaque pas que l’on fait pour remplir son carrosse, un enfant meurt de faim.

 

Publié dans Prose

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