Lettre à ceux qui n'étaient pas là

Publié le par la freniere

« il faut liquider 68 »  Sarkozy

En réponse à cette affirmation, le poète et éditeur Jean-Michel Sananes écrit :

 

Lettre à ceux qui n'étaient pas là et à ceux qui n'ont pas compris 68

 

Deux guerres mondiales… des génocides… une guerre froide… Ca suffit !

Après 1945, dans les années 60, les jeunes générations ont rejeté l’héritage d’un Occident arrogant, ses violences coloniales, économiques, ses guerres, ses génocides, ses racismes et ses ségrégations ordinaires.

Une contestation de tout ce qui n’avait pas de justification éthique s’est opposée à tous les impérialismes, à toutes les guerres et à toutes les dictatures, qu’elles soient stalinienne, somoziste, franquiste et autres... Et aux complicités de l’Occident.

Une ère d’espérance fraternelle a failli naître de façon durable. Une philosophie du partage, du respect de l’environnement et un projet de capitalisme modeste, sur le modèle des communautés Emmaüs, se sont opposés à l’ordre en place : celui d’une société de consommation à outrance, au machisme et au rapport de force.

Un volontarisme du respect a vu le jour. Les héros de cette époque ont été l’Abbé Pierre, Bob Dylan, Martin Luther King, Angela Davis, Nelson Mandela, qui voulaient la fin des ségrégations raciales ; Salvador Allende, Victor Jara qui demandaient un droit des ouvriers et des paysans ; Bernard Kouchner qui inventa l’intervention et l’ingérence humanitaire ; Simone Weil qui milita pour le droit des femmes…

 

Le monde capitaliste et le monde communiste ont tremblé devant cette philosophie christique. Au sein des impérialismes,les hippies et refuzniks ont rejeté la culture de la haine enseignée par les blocs de l’Est et l’Ouest, et ont dénoncé leurs missiles nucléaires. La non violence, les sittings et les longues marches, se sont opposés à la répression des gouvernants héritiers du maccartisme, du goulag, de la ségrégation raciale et de l’exploitation des peuples. Les étudiants et les ouvriers ont marché sur Washington pour l’égalité entre les Blancs et les Noirs, ont saboté les laboratoires universitaires de recherche d’armes chimiques et biologiques destinées au Viêt-Nam. Un courant pacifiste mondial et fraternel a milité pour toutes les libertés, contre les dictatures, contre le génocide biafrais. Les premiers écologistes ont dénoncé la destruction de la planète : disparition de l’eau potable, destruction de la forêt, de la couche d’ozone, réchauffement de la terre, fonte des glaces polaires, montée du niveau des mers, épuisement du pétrole et des métaux… Ils ont proposé un modèle culturel s’opposant à celui de la société de sur-consommation et à ses clichés. Ils ont opté pour une culture du dialogue, du vrai et du fraternel. Le jeans, le tee-shirt et les baskets, considérés comme vêtements non discriminatoires, se sont opposés au monde du complet-cravate. Les chanteurs en smoking ont rejoint les casinos, les chanteurs en jeans ont rempli les stades. “Give peace a chance”,  “Imagine”, “We shall overcome”… sont devenus des hymnes.

 

La société de consommation et du profit a alors tremblé avant de condamner et de réagir. Dans cet environnement, la chanson, porte-voix des pacifistes, n’a pas réussi à vaincre le vieil ordre conservateur avec sa censure et ses propagandes qui, à l’Est les appelait «suppôts du capitalisme», et, à l’Ouest, les traitait de «rouges».

 

La répression qui, à travers le monde, de Mexico à Tokyo, a fermé l’espoir, n’a jamais proposé de modèle moral visible pour remplacer la culture du pacifisme, du respect de l’autre et de la nature. Elle a imposé un capitalisme carnassier et créé un vide idéologique qui a ouvert sur des fanatismes identitaires. La génération 68 s’est trouvée orpheline dans un monde où l’apologie de la force a remplacé la fraternité, où le Rambo show et sa violence ont remplacé Woodstock et le “Peace and love”.

Le chacun pour soi, la captation des richesses globales par quelques trusts, a créé ses jungles et ses ghettos, ses exclusions. La télévision s’est faite instrument au service du profit, ses pubs ont créé une culture de l’envie, de la frustration et de la violence.

Le travailleur est devenu une denrée interchangeable sur le marché mondial, le chômage, un paramètre du probable. Le nouveau capitalisme précarise les classes populaires, les rend corvéables, leur offre de travailler plus pour gagner moins, engendre des famines dans le monde, fait que les quatre cinquièmes de l’humanité sont exploités pour le bonheur de quelques-uns.

 

Aujourd’hui, les salaires et primes de licenciement des grands patrons se jouent de la misère des travailleurs pauvres. La peur des lendemains et la précarité ont rongé la planète. L’impuissance des anciens et la colère des jeunes ont fini par tuer les rêves.

 

Aujourd’hui les pourvoyeurs de désespoir, les puissants de l’ordre économique, ceux-là mêmes qui ont condamné la morale de la non-violence, déporté le travail et incité à consommer plus et plus cher, accusent l’idéologie de 68 d’avoir engendré la délinquance sociale.

 

40 ans après, il serait temps de reconnaître que, hors l’explosion des arts et des musiques qu’enfanta cette période, 1968 a étéun combat pour la dignité humaine, une remise en cause du statut racial aux Etats-Unis, de la guerre du Viêt-Nam, de l’apartheid en Afrique du Sud, de la discrimination sexiste. 68 fut une utopie concrète qui initia un droit d’ingérence humanitaire, qui fit naître la quasi-totalité des grandes ONG.

 

L’acquis primordial de cette période reste une conscience de l’universalité de l’homme et du devoir écologique. L’homme intègre se doit de sauvegarder l’espérance née de cette période, il se doit de vouloir une action fraternelle dans un monde dépollué.

 
 

Quelques dictatures dénoncées en 68

 

Ouganda : Idi Amin Dada - Cameroun Paul Biya - Gabon : Omar Bongo Ondimba - Portugal : Salazar - Centrafrique : Jean Bédel Bokassa - Congo : Mobutu Sese Seko   Djibouti : Hassan Gouled Aptidon - Équateur : Ramón Castro - République fédérale du Brésil : Arthur da Costa e Silva et Emílio Médici - Rwanda : Juvénal Habyarimana - Philippines Ferdinand Marcos - Afrique du Sud : J. Vorster - Chili : Donald Reid et Augusto Pinochet - Guatemala : Miguel Ydígoras, Julio Montenegro - Haiti Jean-Claude Duvalier (fils de François) - Honduras : Oswaldo López, Juan Melgar - Nicaragua : Anastasio Somoza Debayle - Panama : Manuel Noriega emprisonne les leaders étudiants et syndicaux - Paraguay : Alfredo Stroessner (Participe à l’opération Condor avec le Brésil et l’Argentine et accueille les fugitifs nazis dont Joseph Mengele). - Pérou : Juan Velasco - Uruguay : Aparicio Méndez - Corée : Kim Jong-il - Cambodge (République Khmere) : Pol Pot, Lon Nol, Kampuchéa - Albanie : Ramiz Alia - Allemagne de l’Est : Erich Honecker - Espagne : Franco - Pologne Edward Gierek - Hongrie János Kádár - Grèce : Phaedon Gizikis et les colonels, sans oublier les “républiques” islamiques…

Jean-Michel Sananes

Publié dans Glanures

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