Le déluge

Publié le par la freniere

J’attendrai le déluge sur l’arche de la pluie. Je naviguerai sur le rivage des eaux. Je suivrai la lumière à même la lumière. Je toucherai le ciel sur la crête des herbes. J’atteindrai les nuages sur l’échelle du feu. J’ai pris refuge dans la bouche du volcan. Je bivouaque dans l’abîme sur un tapis volant. Je sème des cerises sur un bout de papier, des montagnes dans l’encre. J’habite une maison de mots sans porte ni fenêtres.

Où s’enfoncent les mots pour qu’ils montent si hauts ? Certains jours, quand le sol se dérobe sous mes pieds, je me mets à écrire pour rester debout. Je préfère le vertige au destin des assis. Mon crayon est la ligne qui me sert d’équilibre. Toutes les phrases sont en pente et montent vers le ciel. L’univers tout entier est une fenêtre où ma parole vient toquer. Je trébuche partout. Je renverse mon cœur au milieu de mes pas. Je recouds l’horizon avec des mots d’épingles fines. Je m’arrête parfois pour cueillir une fleur au chambranle d’un arbre.

Je pétris le silence avec des mots formés dans une poignée de main. Chemin faisant, un mot devant l’autre, deux pas dans une main, une route sous la peau, il m’arrive de me perdre. Je recommence à chaque pas. Je demande aux feuilles la direction du vent, aux cailloux celle du temps. Quand on écrit, il faudrait toujours mettre des guillemets. On ne sait jamais qui est celui qui parle. Écrire est une prière à l’immensité.

J’écris avec ma main, celle qui saigne, celle qui scie, celle qui sait, celle qui signe, celle qui cueille de ses doigts une poignée de feu. J’écris avec ma langue et la sève des arbres. Il faut beaucoup de courage pour croire au bonheur, une certaine naïveté préservée de l’enfance, une sagesse de vieux qui parle aux oiseaux. J’écris avec des clous, de la tourbe et du sang. Il faut beaucoup de courage pour continuer d’aimer. Le corps et l’esprit sont de grandes voies d’accès. La terre est une immense éponge. J’écoute sous mes pieds la rumeur des pithécanthropes et la course des fourmis.

Trois collines font le dos rond. Elles cachent sous leur bosse un ancien volcan. La vie n’est pas que feu, elle est aussi fumée. Je mendie ma chaleur à la neige et à l’eau. Je demande aux oiseaux le petit pain d’un chant. Les nuages sont faits avec des restes d’anges, des retailles d’orage. Renaissant de l’humus, les grandes mains de l’arbre traversent le silence. Je grandis avec elles, leur électricité végétale, avec le mouvement des sons, les étamines folles, la promesse des bourgeons, avec les yeux de l’ouragan et les framboises du cœur. De la terre à l’intime, de la sève au soleil, la fleur attend l’ultime dard de l’abeille pour offrir son pollen.

Trois nuages font les yeux ronds. La route fait la baboune et traîne à cloche-pied des ornières inutiles. Le vent sauvage aux mille mains fait tinter ses clochettes. La terre est une cathédrale aux nimbes de rosée. Je regarde le pain avec les yeux du blé. Je recouds la soif avec un fil d’eau fine, une aiguille de pin, une pelote d’espoir. Je n’ose pas réveiller l’herbe tendre. Elle doit rêver aux fleurs, aux nuages, aux grands arbres du parc, aux petits pas d’enfant.

Complice des Peaux-Rouges, le vent parle comme il danse. La pluie se dessine des lèvres sur le visage de la terre. Quand les pas s’en éloignent, la route s’écrit avec de l’herbe. C’est en hiver que le parfum des fleurs prépare ses racines. Le ciel se découvre, nuage par nuage. J’agrandis l’alphabet, abeille par abeille. Je ne demande rien aux arbres, si ce n’est qu’ils soient là. Que demander à l’homme qui compte son argent, un doigt sur la gâchette, les yeux sur un écran, les deux pieds dans le même plat ? J’ai les gants de boxe d’un papillon sur le ring en folie. J’arrose des cailloux en espérant des fleurs. Je redresse les vertèbres d’un torrent sur le dos des montagnes. La lumière est précaire sur une échelle d’ombre.

Publié dans Prose

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