L'appel des arbres

Publié le par la freniere

Les outils ne construisent plus rien. Ils fonctionnent à vide et carburent à l’éphémère des monnaies. Les yeux rampent à plat ventre au milieu des affiches. La haine comme l’argent ne s’embarrasse jamais de raisons. On n’entend que des voix ayant perdu leurs mots, des bruits de clefs, de tiroirs-caisses et d’autos en folie. Chaque goutte de pluie pense à l’autre mais l’homme trop souvent oublie son propre frère. Contrairement aux fleurs, aux fruits, aux racines, il ne tient pas les promesses de la terre. Perdu dans la ville, je sais l’appel des arbres me tirer par le cœur. J’entends mon loup hurler à chaque bruit du vent. Il me cherche là-bas entre les conifères et les érables à sucre.

Je veux une mort de poésie comme les mots que j’ai vécu. J’ai manqué de pain plus souvent qu’à mon tour mais j’ai toujours connu l’amour. Je cherche un fleuve dans un arbre, un oiseau sur la page, le volcan d’un baiser embrasant l’horizon. Nous n’aimons pas assez pour comprendre les mouches. J’ai répondu absent à l’appel des armes mais j’ai levé les bras à l’appel des arbres. Je traverse l’espoir mes entrailles à la main. Sur l’arbre où je m’appuie, la couleur des feuilles imite le chant d’un oiseau. Je tends la main aux ronces, à la rosée, aux pommes. Je tire la langue aux hommes. Je tire le diable par la queue et le silence par les mots. Je rallume la braise.  Je cherche quelques mots parmi les bruits de l’âme, les lisières où se cache l’amour, la brouette du cœur tressautant sur la vie. J’emporte ma naissance au bout de chaque route.

Sur la joue du jardin, les larmes de la neige ont laissé des rigoles. Les pieds des arbres ont mis leurs espadrilles et les fourmis couraillent sur les lacets de l’herbe. Le ruisseau de la cour s’est remis à chanter. Les abeilles bourdonnent avec le miel de l’air. Je traverse la vie en semi-clandestin, plus avide de tendresse que de mélancolie. Je chante comme je peux dans la micro des fleurs, un air de pollen et de polka champêtre. Je n’écris pas mes vers sur un billet de banque. J’avance entre les lignes sur un chemin de terre. Je cherche des mots vivants hors du fatras des livres, les pieds d’un ange dans les sandales du vent, la pièce manquante de l’être où commence l’amour, le désir des rêves allongés sur le ventre, une aiguille de pin dans un château de paille, un pétale de chair dans un murmure d’épines, une musique naissant du choc des voyelles.

Le monde n’est ni petit ni grand. Le marcheur est toujours accompagné d’oiseaux. J’écoute les précipices, les pentes, les collines. Les mésanges parlementent dans les baies du sorbier. Les arbres multiplient les équations de branches. J’y calcule en oiseau la dimension des nids et la rondeur des œufs. Vieillir nous met à nu sous la peau des années. Je ne me tairai plus pour n’être pas vaincu. Je cherche pour le pain un levain de parole, la mie du rêve sous la croûte du réel.

Ceux qui ne pleurent jamais portent un désert dans les yeux. Je suis un alphabet qui apprend à marcher et cherche ses outils, la phrase ou le levier qui soulève le monde. J’écoute les absents parler sur les bancs vides. La vie est une voix dans le ventre des mères. La terre est si jolie dans son costume à fleurs mais l’argent souille tout de ses doigts de banquier. J’écris avec les mains tout autant que les mots, la peau des bêtes sauvages et la plume des anges, le temps, l’espace, l’être, les microbes et les astres. J’écris avec le corps tout autant que le cœur, le sang, l’encre et la pluie, les gouttes de sueur et les bulles de champagne, les ailes des oiseaux et les ouïes des poissons. J’écris avec la mort tout autant que la vie, l’espoir et la colère, la sagesse et la peur. Ce n’est pas moi qui parle mais le monde où je vis. Les autres me traversent en écorchant ma peau.  À deux doigts de crever, je jetterai des mots sur le tapis du temps comme on crache dans l’eau. Je lancerai encore une poignée de feu dans l’âtre de la neige. Je sèmerai des voyelles dans la terre inconnue. J’essaimerai des images au-delà des paupières, des prières et des pleurs. J’assumerai ma voix dans le concert des hommes.

Publié dans Prose

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