Deux larmes et un sourire

Publié le par la freniere

Il n’y a pas de tout dans les supermarchés. On y perd son âme. Je pousse mon carrosse pour rassembler mon corps découpé en morceaux. Je me cherche en criant mais l’on n’entend que le grincement des roues. Que voulez-vous que je fasse avec une paire de mains gauches, une échine en plastique, un œil de verre, une épaule sans cou, des paupières cousues de cils. Je marche avec des pattes de chaise. Une femme me suit, sans corps elle aussi, sauf deux jambes de coton. Elle ne tient plus debout. On lui fixe un tuteur comme une fleur fanée. À l’étalage des bras, le mien n’est plus qu’un informe moignon. J’ai retrouvé une jambe et quelques pas plus loin un grand pied de céleri auquel manque le cœur. Je zigzague entre les allées avec l’espoir de ne pas être écrasé. Il ne me reste que des doigts rongés jusqu’à l’os. J’ai perdu le reste sur une chaîne de montage. On m’avait dit, plus jeune, que je n’avais pas de tête. C’est donc vrai. Mes yeux ont disparus dans un bouillon de soupe. Je devrai me contenter de lunettes à rabais, avec un verre qui louche et l’autre qui voit rouge. On m’offre des oreilles en forme de chou fleur. Mon pied est dans une autre allée, ma cervelle perdue parmi les magazines. Je dois courir sans genoux. On me pousse. On me montre du doigt le nez que je n’ai plus. Un gardien m’interpelle : «Faites la file, monsieur» mais j’ai perdu le fil. Pris de remords, je me recompose un visage. À la caisse, on me taxera chaque ride, deux larmes et un sourire.

extrait de Carrefour

Publié dans Prose

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