Une raison de vivre

Publié le par la freniere

Les étoiles font des trous dans le tissu du ciel. On y voit la lumière. Lorsque j’écris quelque chose de beau, je suis un homme heureux. Le moindre bruit fait du Mozart. Les îles orphelines se trouvent une mer. Le moindre iota est une perle qui prie, un rêve qui éclate en milliard d’étoiles, une laine de soleil sur les moutons de nuage, un fleuve qui voyage dans un canot d’écorce, les rives qui se joignent aux caresses des vagues, la nuit qui nage pour atteindre le rêve, une sève qui monte, un pollen qui chante, une souche, une source, le bourgeon d’une plante, une forêt tout entière, un œuf qui s’envole, un grain de poussière qui se transforme en or, en o ou en eau, une branche de paix apprivoisant les aigles, une brouette ancienne qui se remet à vivre, un râteau qui ne grince plus des dents mais peigne l’horizon, un coq de clocher qui se met à voler, un baume de lumière sur la désespérance, une phrase de fleur dans la cohue des villes. Les estropiés de la poésie ne restent pas à genoux. Ils tendent leurs moignons comme des bouts de pain.

Je suis comme un enfant qui découvre le monde un peu plus chaque jour. Mes mots ronronnent comme des toupies sur le plancher des pages. Ils roulent comme des billes qui toquent à l’horizon. Il me suffit de l’eau, de la terre et de l’air, d’un feu qui se prolonge en signaux de fumée. À défaut de papier, j’écris dans le bois franc et la poussière des routes. À la pêche aux images, mon œil jette sa sonde dans un panier de crabes. La fleur sait le fruit qui la prolongera. Les mots ne sont pas des oiseaux mais l’air qui les porte, un pollen solaire fécondant les ovaires du vent. Nos veines se confondent aux fleuves de la terre, à la mémoire végétale, à la télégraphie des sources, à l’horloge cosmique. Dans un igloo de neige la forme d’une orange désaltère l’enfance. Dans la futaie de l’ombre, nos vies convergent vers le ciel.

Dans un jardin qui meurt, les insectes fleurissent et ramènent la vie. J’écris au bruit des feuilles, dans le sillage des oiseaux. Je lis entre les lignes avec la tête haute. Hausser les épaules, compter les nuages, siffler le merle au bout des branches, faire les cent mots sur le papier, cueillir des fraises dans un livre, ajouter la musique dans un corps de ballet, la flamme dans un rêve, c’est encore de la poésie. J’avance à la vitesse des mots, les yeux grands ouverts comme un enfant perdu. Mes pages font des feuilles aux virgules en relief, des pas qui sautent au cerceau des fenêtres, des traces de rêve dans la neige endormie. Chaque fois qu’un ange passe, elles se mettent à bruisser. Je ne fais pas le deuil d’une phrase oubliée. Avec des mots, des images et des sons, je me bâtis une raison de vivre.

Publié dans Prose

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