Au bruit des mots

Publié le par la freniere

La nuit s’éveille au bruit des mots. Toutes les ficelles qu’on a tirées se défont peu à peu. Le tissu de mensonges ne tient pas ses promesses. On ne se résigne pas au monde. Il faut marcher debout. Il faut aller plus loin, approcher l’invisible, tutoyer l’absolu. Je communie avec le feu et Bachelard est son prophète. Je le lis comme un arbre. Je communique avec la terre. J’écris avec de l’air et des brins de muguet. Je course avec mon ombre pour embrasser le vent. Le temps des fraises est arrivé : mille baisers sucrés où chantent les abeilles. Un chevreuil tient la pose au milieu des érables. Je viens au monde. Je renais. J’apprends la libellule à l’école fraîche des marais. Il ne faut qu’un soleil pour être plus heureux, un cœur dans un pain, un œuf dans un nid, un oiseau dans les branches.

Je me lève au matin les deux pieds dans le beau temps ou la tête à l’orage. Je cherche un musicien dans le chant des grenouilles, un peintre dans la boue. Je m’étends sur le dos pour mieux sentir la terre. J’étire sous ma peau tous les muscles d’espoir. Les os des arbres craquent et nous tendent la main. Ils nous offrent des fruits sans demander la lune. Il ne faut pas fixer les mots. Il faut les laisser faire. Il faut qu’ils soient naissance interminablement. J’écris avec la truite, le pelage et la fraise. J’écris avec la vie, les épervières et l’homme. Mes mots font des culbutes sur le papier tendu. Je tiens les images à deux mains comme des cerfs-volants.

Je dis bonjour au vieux sapin, à l’aieule qui tricote, au landau des fougères qui berce la rosée. Je salue la bardane, le chiendent et même l’herbe à poux. Je remercie la terre et les bêtes à patates. Le vent se tasse sous les galeries. Il accroche ses outils dans l’appentis du cœur. J’écris des mots sur du papier, des mots comme des clous dans le bois mou des plinthes, des mots comme des doigts qui s’accrochent à la vie, des mots comme des crocus dans les plates-bandes du jour. Le verre de la vie renverse trop de vin. On doit laper sans cesse les gouttes qui s’enfuient. Rien n’est jamais figé. L’âme du monde s’appuie sur la poussière du pollen, les courants d’air, les bulles dans l’eau chaude, les plus petits atomes. La vie s’accroche à peu de chose, une lézarde, un clou, un lambeau d’espérance.

Je ne chante pas l’horloge ni le calendrier mais la peau des secondes sous la chemise du temps. La vérité s’habille avec le rien du pauvre. J’ai mis la mer dans ses bas, le ciel dans ses poches. J’ai pris l’espoir par la main. Les fleurs dans la nuit astiquent leurs pétales. Madame la brouette me tend ses bras de bois. Un vieux seau dans un coin espère l’eau de pluie. Les murs ont des oreilles pour écouter le vent. Des fantômes voyagent dans un panier à linge. Sur la corde tendue, la gomme de la pluie effacera leurs rides. Mon cœur pompe le soleil. Mes mots s’appuient sur une épaule. Le moindre pissenlit est un souffle de vie.

Je ne suis jamais seul dans une phrase. Des fées, des araignées, des fous, des anges, des sorcières y tricotent un poème, un long foulard de lait. Tous les mots s’agrandissent dans le ventre des mères. Malgré le lourd silence, la vie rayonne dans les bibliothèques. Des mots aux longues jambes traversent le désert. Je fais des signes au ciel comme font les oiseaux. Je fais des trous dans le malheur pour respirer la vie. Je guette l’impossible comme un loup de gouttière qui bave sous la pluie. Il y a dans ma tête des miroirs brisés, des mots avec des mains, des phrases avec des pieds, des semaines sans heures, une abondance d’oiseaux, des branches, des racines, de grands carrés d’humus, des rêves de Peau-Rouge aux mots toujours debout. L’espace est rond comme la vie. La lune est pleine. La terre est nue pour le soleil. Je ne veux pas mourir en chiffres, en chimères, en chiffons, incinéré dans une boite de Big Mac. Entre les bruits de camions et celui des pépines, j’écoute l’espérance toquer contre la vitre. Je respire la terre avec le premier mot. Je crois à la promesse des arbres, à la santé des mères, aux antres d’absolu, aux simples mots qui boitent hors des sentiers battus, à ceux qui ont vécu sans réclamer la gloire. Je veux vivre d’amour et transcender la mort.

Publié dans Prose

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mikel 06/07/2007 21:48

Parce que je suis tombé un peu par hasard sur le blog de Gérard Larnac et, via ses liens, sur le vôtre ensuite, je veux vous murmurer un peu de ma poétique et vous dire, qu'à mon avis, vous êtes insuffisamment musicien et, à mon goût, trop littéraire dans votre champ d'écriture (moi c'est l'inverse je suis plus musicien et moins littéraire). Donc voilà ces mots : "derechef un abaissement de bras énormes sur les tambours de la fosse d'orchestreEt un soulèvement de tables enveloppées de tapisseris mièvres faisant une secousse"Observez la différence de mouvement entre mes mots et les vôtres, la différence aussi en ce qui concerne l'espacement des phrases (ce qui leur permet de respirer) et dites vous à quel point un fossé peut séparer deux poètes d'un point de vue purement formel.C'est littéralement incroyable et, en tant que poète, je ne m'y attendais pas.