Tuer le temps

Publié le par la freniere

Les mots qui poussent le long des autoroutes ne savent pas chanter. Des oiseaux meurent sur la ligne blanche dans un nuage désaffecté. On sort l’auto pour tuer le temps mais c’est la vie qu’on assassine. Tout le sang des blessures déteint sur les caresses. Il faut prendre le temps, le soleil, la lumière. Il faut prendre la vie comme on goûte le fruit. Il faut que la tendresse supplante le couteau comme le pain la faim. L’espace prend sa force dans le vol d’un oiseau. L’horizon se maquille dans le miroir de l’homme. La vie nous glisse entre les mains. Les herbes courent après la pluie dans le lit sec des pierres. Un pissenlit dans un nid-de-poule se prend pour un poussin. Il ne crie pas mais s’envolera bientôt. Le jour s’écrit dans l’air avec l’encre du vent. Toutes les odeurs s’accrochent à mes jambes. Il faut ouvrir le temps comme un fruit. L’espace est un livre d’images.

Il est impératif que les arbres que nous coupons se transforment en pain, les poignées de porte en poignées de main, que le poing s’ouvre à la caresse, la porte à l’espoir et les bras des amants au corps du désir. Il faut voir dans l’ombre un effet du soleil. Une ruche d’étoiles accueille la Grande Ourse. L’étoile du Nord guide les comètes aveugles. La nature a ses lois que les plaideurs ignorent. Quand mon loup vient au bois, les chevreuils s’enfuient. On n’entend plus chanter les oiseaux dans les nids. Les lièvres n’ont pas besoin de médaille pour courir à l’abri. Les abeilles n’ont pas besoin d’argent pour butiner les fleurs. Les outardes n’ont pas besoin de carte pour retrouver la route. La terre n’a pas besoin d’un Dieu pour remercier la pluie. La messe des cigales n’a pas besoin de prêtre. Les suisses n’ont pas besoin de banquier pour ramasser des noix. Les vers n’ont pas besoin d’échelle pour monter jusqu’aux pommes. Les oiseaux n’ont pas besoin de feux verts pour traverser le ciel. Je n’ai jamais connu de collision d’oiseaux mais j’ai vu souvent l’homme heurter ses propres pas et se mordre les doigts.

Nos pas s’enfoncent plus souvent qu’ils s’envolent. Nous sommes chargés de haine. Le plancher craque sous le poids des mensonges. Je n’entasse que des pilous de poussière, des brimborions, des mots qui s’apprêtent à éclore. Je cherche le chemin que personne n’a tracé, les mots qui font rêver, les mots qui font grandir, les mots qui font des fruits, l’épine qu’on arrache sans que le sang jaillisse. J’ouvre la porte sur le secret des mots. Je veux des mains ouvertes et des pas d’arrosoir dans le désert du cœur, des petits pas de fée dans les pas d’un géant, les pas du verbe aller loin des sentiers battus. Enfant, on peut toucher le ciel avec ses petits doigts. Plus tard, lorsque les bras s’allongent, on n’y arrive plus. On porte des valises. On referme des portes. On classe des papiers. Le soleil brille sans nous dans les dessins d’enfant. J’écris pour toucher les nuages.

La ville végète sans jardin. Le temps bourdonne de table en table comme une mouche à marde. Il faut être un chemin, un ruisseau, un aveu. J’ai perdu mes pieds lorsque ma mère est morte. Elle seule me tricotait des bas. J’ai toujours mélangé les dates, les trente et les vingt-deux, les verts et les vermeils, les horloges et les cages. Pourtant, je trouvais des voyelles dans une botte de foin, des phrases dans l’armoire, des mots au fond des bas, des bêlements de mouton dans les chandails de laine, des larmes dans la neige, des secrets dans les poches. Ce n’est pas à l’école que j’ai appris à lire mais dans un bac à sable. J’écrivais des poèmes avec des bouts de bois, des brindilles, des cailloux. Je savais réparer les ailes des oiseaux mais je n’ai pas appris l’usine ni à courber l’échine. Je suis resté le fou qui se berce en riant.

La pierre pleure sous les bottes du soldat. Plutôt manger de la terre que de courber l’échine. La liberté ne supporte pas le prix des choses, les salles d’attente, les horaires, les œillères d’un salaire, les lendemains en banque. Elle est fille du vent, du feu, du cœur. Quand on demande aux pauvres de serrer leur ceinture, c’est pour alimenter les marchands de canon et les gardiens de troupeaux. On voit le résultat : une Amérique obèse détruisant la planète. Il y a des dépanneurs à chaque coin de rue mais l’espoir est en panne d’autre chose à rêver. On vit à portée de fusil, à la merci des bombes, des fanatiques, des slogans, des vendeurs d’illusion. Des médailles militaires aux médailles olympiques, c’est le même Coke qu’on vend, la même coke entre les pauses. On n’entend plus chanter le violoncelle des forêts. On ne voit plus le soleil sans ses lunettes fumées. On ne voit plus le blé avec les yeux du pain.

Des fleuves dorment en nous qui attendent les rives, des mers enceintes d’une plage. On porte dans les yeux la fontaine et le feu, la mer et l’infini. Je me cogne aux questions sans attendre de réponse. Une chevêche prie dans le couvent des mots. L’enfant remonte en moi et tire les ficelles, invente le torrent au milieu des ruelles, des ruches dans les arbres, des fraises dans les yeux. Il m’apprend la magie. Les choses nous aveuglent. Les iris, les joncs, les oiseaux nous éclairent. Il y a encore de l’herbe qui s’égare dans les fentes des trottoirs, des merles sur la neige, le sourire du vent dans les manches de manteaux. Certains mots nous sauvent de l’utilitaire, les plus petits souvent, je t’aime, ne prends pas froid, veux-tu du pain. Ils créent des étincelles dans la brouette de l’ombre. Ils apportent la lune sur la table du jour, le souffle d’une flûte, le sourire d’un livre, un petit bol de joie. Il n’y a pas de rêve assis. Il n’y a que le réel qui plie sous la contrainte. Le rêve est une colonne vertébrale. Il n’y a pas de terre promise mais des fruits dans les arbres.

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

mikel 07/07/2007 12:23

Finalement, je retire un peu de ce que j'ai dit hier : votre poésie est musicale mais dans le sens mélodique, mozartien du termeBravo, magnifique à la lecture !

Mireille 07/07/2007 08:42

Comme me touchent ces images d'une nature enfin réconciliée avec elle-mêmeIl y a quelques années j'avais écrit cela, que je vous offre: Détestation des routes tracées au cordeau entre deux haies d’acierque la vitesse égouttesans parfum sans futur et presque sans chapeaulongues comme l’ennui dans une ombre dissoute Pas la moindre futaieoù débusquer les traces d'amours hors de saisontrous de sauvagerie à l'herbe du fossépourtantil reste un peu d’écho de leurs brefs face-à-facesous le drame aplati au bord de la chaussée On suit sans vraiment voir la glissière métalet sa marge interdite où quelques charognardsau plumes aguerries fouillent l’horizontalachèvement de tout laissé par un fêtard. Sur la gaucheun peu vite au-delà du bétonune bâtisse blonde allonge décrépite un maintien d’autrefois qui semble de carton s’il n’était le bleu durde rares clématites Qu'il est salel'exildans les odeurs épaisses et lourdes surnageant. Un brouillard volatil pourrait couper le temps.En deçà du rideau on saitd'autres lecturesvocabulaire ancien par les cygnes reprisun monde qui s'accepte et saigne ses ratures On laisse un peu de soiqui s’en va vers le sudune danse de nonun projet hors la loiau moindre arrêtminute on cherche solitudemais il est encore là qui caresse les bois Ce bruit sur la glissière et ses tristes troupeauxon voudrait l'oublier dans l’enclosdes paupièresmais il est toujours là qui larsène l'hierdétestation des routes tracéesau cordeau