Un creux dans l'estomac

Publié le par la freniere

Lorsque je n’écris pas, j’ai comme un creux dans l’estomac, une oreille qui ne veut rien entendre, un œil qui ferme sa fenêtre. Les phrases se transforment en routes, en ruisseaux, en montagnes. Je touche le bout du monde sur le bout d’un crayon. Je marche dans les fossés comme une roche au front de bœuf. J’ai laissé l’autoroute pour les chemins de gravelle, les supermarchés pour les rivières à truites, les chenilles à crampons pour les chenilles à poil, les parcomètres pour les parcs à chevreuils. Je syntonise la rosée aux petites heures du matin. J’écoute l’infini faire ses gammes dans l’eau, la tourterelle triste faire des ronds dans l’air, les nuages d’été repeindre l’arc-en-ciel. Il faut soigner les arbres comme on touche au violon, mettre les fleurs en pot à l’abri des marchands, garder des moutons pour la nuit, du rêve pour le jour, du miel pour le cœur, des mots d’amour pour chacun.

Il y a des espions dans les étoiles filantes, des micros dans les fleurs. Il n’y a plus d’oiseaux sur les fils électriques. Il n’y a plus de réponse qu’aux abonnés absents. On chasse le chevreuil, le chèvrefeuille, l’espérance. On chasse même les arbres et les roches trop vieilles. La pierre se réveille au moindre signe de pluie. L’azur tend ses bras aux oiseaux de passage. J’ai quitté l’amertume pour la mer, la tour d’ivoire pour la grand-route, la grande roue pour un avion de papier. Je me moque des frontières. Je change de pays entre chaque brin d’herbe. On ne peut pas survivre sans l’appui du lichen, de l’écorce et de l’air. Sisyphe n’a plus de bras mais la pierre le porte.

Les fleurs ont fermé pour la nuit. Elles refont leur fond de teint. Les abeilles cognent en vain sur les pétales clos. Les grandes patineuses ont fini leurs ébats. Où vont-elles dormir lorsqu’elles quittent l’étang ? On ne voit jamais leur table. Les grenouilles coassent. Les coyotes répondent. Un vieil épouvantail se prend pour un berger. Il faudra lui tailler une flûte de Pan, une musique en paille, une oreille de Mozart. Lorsque les sons s’accouplent des musiques viennent au monde. Je parle entre les lignes pour mater les fantômes. J’ai parfois deux têtes dans le même chapeau, l’une qui rit, l’autre qui pleure. On a le théâtre qu’on peut. Dans les coulisses du sous-bois, les serpents changent d’habit. Les oiseaux changent d’avis. Les mouches à feu clignotent pour éclairer la scène.

Quand les oiseaux remisent leur fanfare, les lucioles dansent sur la houle des foins. On ne sait sur quel air mais il semble joyeux. Les chaises dorment autour de la table. Les vieux sapins aiguisent leurs aiguilles à la lueur de la lune. Sur le vélo du rêve, je ne cours pas plus vite que la roue. La pluie sur les maisons est une dentellière. Je range mes épaules avec mes outils. Le vent rechigne sur la galerie comme une vieille berçante avec l’arthrite aux bras. Déjà minuit. Je n’ai pas vu passer le temps au volant de ses heures. Je lisais notre vie dans les étoiles filantes. L’histoire des planètes est plus vieille que l’homme.

Publié dans Prose

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