Le dos large

Publié le par la freniere

La terre a le dos large mais l’homme a le pied lourd. Il ne remarque pas la douleur des arbres, les ecchymoses du ciel, l’anémie de la mer. Nous avons désappris la rivière et la gigue, la semence et la soif. Nous vivons sur la toile comme une ombre au tableau. Le vent ne sait plus où donner de la tête. Même le Nord perd la boussole, les outardes la route, les orignaux leurs bois. Nous ne sommes déjà plus qu’une histoire ancienne, une marque de commerce. Les cartes ont remplacé la route. Nous trimbalons des valises mais oublions nos pieds. On a perdu la main et la clef sous la porte, la clef de sol, la clé des champs, la clémence et l’amour. Seules les statues ne perdent pas la tête. Le temps brade ses heures, la mer ses naufrages. La machine se détraque quand on pousse le moteur.

Le ciel manque de bleu, les falaises de hauteur, les fraises de saveur, la tendresse de mains. Sur un livret de banque, le bonheur est inscrit dans la colonne des pertes. Le feu sacré n’est plus qu’une veilleuse que les barbots désertent. On ne sait plus danser sans figures imposées, parler sans bâillon, prier sans Dieu, aimer sans raison, traverser les rivières sans noyer le poisson et prendre la parole sans manger du voisin. On parque les Indiens dans les trous de mémoire. Ils ne veulent pas de plumes mais sortir du ghetto. Ils ne font plus la pêche. Ils vendent des armes et du tabac. Ils ne font plus la chasse mais de la contrebande. Les vapeurs d’essence ont remplacé le peyotl et les tentes à rêver. Le temps présent nous casse le cou sans réparer le cœur. Trop de gens se promène dans une cage ouverte sans penser à sortir.

Qui a mangé les pois et détrousser les fleurs ? Qui a cassé du sucre sur le dos des enfants ? Qui a laissé durcir les poils des pinceaux, déteindre l’arc-en-ciel, délaver les couleurs ? Qui a volé le pain laissé pour les oiseaux ? Qui a brisé l’écale sans manger les amandes ? Qui a volé mes mots sur le bord de la fenêtre, dévoré l’encre vive, saccagé les voyelles ? Qui a tourné la page sans finir ses phrases ? Qui a vécu ma vie quand je n’étais pas là ? Qui a fermé la porte sur les doigts de l’amour ? Nous sommes tous l’un ou l’autre coupable envers la terre. Il faut repeindre l’homme au fusain des oiseaux. S’il est trop tard déjà, c’est que nous sommes pressés. Il suffit de ralentir pour avoir tout son temps.

Les bonhommes d’encre sur la page sont des bonhommes de neige. Ils déplacent la nuit la frontière des virgules. Je me sens perdu chez mes contemporains. Je connais peu les chiffres et j’aime les vieux mots, le sel de la terre, l’eau à la bouche, les pommes goûteuses.  Les couleurs s’impatient dessous les habits noirs. Elles cherchent la sortie. Je me promène habillé comme un épouvantail mais je respire la paille et le chant des oiseaux. Ma main qui tient la plume tient aussi la charrue, le marteau et le pain. Ma bouche qui boit la soupe parle aussi de fougères et de chagrins d’enfant. Au plus creux de l’abîme, la chair de la pomme prend une saveur nouvelle.

La langue dans ma bouche n’arrive pas à dormir. Elle cherche au fond des mots un chemin de lumière. Celui qui coupe un arbre sans en avoir besoin, c’est son âme qu’il tue. Il cherche ses racines et ne trouve qu’une hache. Je me tiens près du sol pour mieux savoir le ciel. J’écris dans le silence pour entendre la pierre. Du sens à l’infini, le monde s’agrandit entre deux ou trois mots. Celui qui marche dans mes jambes cherche la route du cœur. Lorsque le bruit l’emporte sur les sons de l’orchestre, je vis enfermé dans mon âme. J’appuie ma tête sur les mots qui me servent de table. J’enveloppe le silence avec la peau des dents. Je cueille un peu de pain au bord de chaque rêve. Écouter les étoiles, c’est déjà les aimer. Toucher l’écorce nue, c’est consoler un arbre. Prendre le temps de vivre, c’est déjà l’infini.

Publié dans Prose

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