Dans la peau du silence

Publié le par la freniere

La vie marche avec nous même quand nous rêvons. J’ai vu la mer se cacher derrière une seule vague. Elle s’offre dans la nuit aux caresses lunaires. Aux doigts des nouveau-nés, les ongles du passé continuent de pousser. Les mots sont une acupuncture dans la peau du silence. J’écris comme une aile d’oiseau qui soupèse le ciel. Depuis le premier mot, je m’avance à tâtons sur le bord d’un abîme. Je ne recule pas mais je tâte à l’arrière si mon ombre me suit. Je sursaute parfois quand le cristal se brise. J’avance comme un aveugle cherchant la vie et la trouvant dans les odeurs de pain. Il faudra bien un jour rejoindre sa naissance.

Les mots sont comme les ruisseaux, la neige et le vent sur la peau. Ils sont nos archives et savent mieux que nous le mystère de vivre. Ils parlent avec les ombres qui s’échappent des meubles, les bêtes perdues en plaine, les oiseaux de fortune égarés dans la ville. Je ne sais pas la langue des banquiers, des bourreaux, des comptables, des professeurs, des prophètes. J’écris en La Frenière. J’ai pratiqué ma voix dans la grammaire des cancres. J’ai mordu mon crayon jusqu’à trouver des mots. J’ai entrevu la mer par les trous du papier. J’écris de la main gauche avec les doigts du rêve et des phrases en pied-de-nez. Les mots s’accolent au sens comme un arbre à la terre.

Je m’en vais mon chemin, cherchant la vérité, un pied dans l’espérance et l’autre dans la peur, de la neige dans mes runnings, Lou Reed dans les oreilles, l’appel du large dans le ventre, de l’encre dans mes yeux et des pages encore vierges. Un petit suisse m’ouvre la route comme on écale un gland. L’enfant que j’étais m’accompagne toujours. Il vente. Il pleut. Il neige. Je suis le premier homme sur terre, l’explorateur des voyelles, le corsaire des consonnes. J’ouvre les murs à coups de mots. La tempête s’annonce au milieu d’une page. Dans l’herbe au souffle court, je cherche l’absolu, l’infini sur la terre, une île sur la mer. Je cherche la caresse qui sera une route.

J’apprends à lire la terre dans le chaume et le foin. J’apprends à lire le ciel dans le vol d’un oiseau, la source sous la neige, la parole de l’homme dans l’outil qu’il manie. J’apprends à lire la femme dans les yeux d’un enfant. J’apprends à lire le temps dans la graine des jardins. J’apprends à lire l’herbe dans les veines de la terre. J’apprends à lire la sève de l’écorce à la table. J’apprends à lire la prière dans le chant des cigales, l’infini dans un pas, l’amour dans un cœur. J’ouvre l’œil des pierres avec de l’encre et du papier.

Il y a des ecchymoses sur la peau du décor. Les racines frissonnent sous la chemise de l’herbe. Les rêves de la terre prennent forme dans l’eau. Toutes les soifs du monde portent l’eau d’un message. Les yeux des vagues pointent pour regarder le ciel. Je me souviens à peine de mes vies antérieures. J’écris sur l’air d’aller. Le vent souffle des mots dans une langue inconnue. J’apprends à lire le tonnerre sur la paix des marais, les ronces de l’espoir au pied du terrain vague, la rumeur vive du monde à chaque bruit nouveau. J’apprends à lire le geai bleu sur les neiges d’avril, le travail des ans sur la mousse des pierres, le miel des abeilles dans un grain de pollen.

Une lumière fuse sous les cheveux du soir. Ce sont les yeux des morts réunis en bouquet. Je cherche le passage qui justifie nos pas, le battement d’un cœur sous les objets perdus, un reflet de soleil sous la poussière des phrases, un petit pain d’épices pour nourrir le temps. J’écoute et je reçois des appels de toutes parts. J’ai un portable dans chaque arbre. Je ne fais que traduire. Le feu se communique par la moindre étincelle. Chaque jour est une immense harpe. Chaque seconde en complète les cordes. Nous sommes l’origine cherchant l’inaccessible. Nous sommes une flèche cherchant le centre de la cible. Quand la main est aveugle, ce sont les doigts qui voient et touchent les images. La pluie avive les couleurs et fait briller les ombres. Tout bouge dans le temps, les bêtes, les hommes, les pensées, le noyau du noyau dans la lueur du feu.

Comme un enfant ou un lézard, je regarde le monde par les trous de la muraille. Il y a des fleurs qui retiennent leur odeur. Elles ne l’offrent qu’en fanant. Je ne veux pas mourir en odeur de sainteté. Je veux sentir chaque parcelle de vie, chaque atome d’atome, chaque brin de voyelle. C’est la distance qui nous rend les étoiles si intimes, la lune si présente. Les plus vieilles montagnes ont la jeunesse du temps. Le soleil éclabousse le calice du ciel. Nous savons peu de choses de la tendresse des pierres, de l’amour des plantes, des grands émois du fleuve. Il se peut que les arbres nous jugent quand nous les abattons, que les oiseaux pardonnent aux chevrotines de chasse. La terre et l’eau du ciel mélangent leurs délices. Les bêtes quand elles se mangent entre elles communient à la vie. Lorsque les papillons se posent, leurs ailes épousent la verticale. La beauté bouge dans l’immobilité. Tout change constamment. Tout renaît à aimer. Tout ressuscite encore.

Publié dans Prose

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