De l'origine à l'infini

Publié le par la freniere

Mes mots sont de vieux souliers déformés par la marche. On y voit des cals sur l’orteil d’une phrase, des ecchymoses sur la peau du silence. Je cherche un alphabet vivant, un lexique de chair, une grammaire affamée. Sans crayon, je me sens comme sans main, sans route, sans maison. Il faut de la profondeur pour avoir des racines, de la hauteur pour croître. Les mots se posent comme des œufs sur la paille des pages. Il y a des gens qui vivent toute leur vie sans âme. Ils ne connaîtront jamais que la froideur des choses. Ceux qui vont vite n’arrivent nulle part. Ceux qui font vite ne font rien. Ils s’agitent. Je regarde le monde par le trou d’une flûte, la lézarde d’un mur. J’emmêle ma sueur à la fraîcheur d’un livre, à la chaleur des bêtes, à la rosée des rêves, à l’inouï des roses, au petit bruit de la neige.

Dans la foule, ce sont les visages qui manquent. Je cherche un lien du rire des étoiles à l’histoire des plantes, de la sagesse des pierres à la bêtise de l’homme, une marche manquante, une main plus chaude que le gant du progrès, une simple accolade, le coup de soleil qui touche les racines, le coup de pouce, le coup de cœur. Je cherche le tonnerre qui réponde au coup de foudre.

La peur s’habille de chacun, celle des trous, celle des hauts. Dieu en profite pour vendre des souliers, des numéros, des chaînes. Je sais la route vers le nid mais je ne sais pas l’arbre. Je sais le vol de l’oiseau mais j’ignore tout du ciel. La mimique a remplacé le verbe. Je n’entends que du bruit. Je ne veux plus marcher de haine en haine, trébucher sur la nuit, blesser la peau du cœur sur le fil des monnaies. Je ne veux plus courir tout autour du terrain avec un fil aux pattes, mais faire un pas dehors, explorer l’inconnu, abandonner le ballon qui n’était que baudruche. Je veux sentir le nerf sous la blessure du temps. Je veux qu’on m’enterre dans la mine d’un crayon. Je veux sentir la langue. Je veux sentir la terre, Je veux sentir le vent, respirer ses couleurs. Je veux sentir son haleine quand le visage de l’eau se penche sur la soif.

Je suis resté le cancre à l’école de l’herbe. La page n’est pas blanche. La phrase n’est pas une collection de mots. La vie n’est pas finie. Si le monde d’aujourd’hui n’est pas plus cruel qu’avant, il a plus de moyens pour l’être. Il faut tendre à la bonté. Mêmes les fleurs jouent dans leur ombre.. Je ne vis pas de ma plume mais de celle des oiseaux. Je voudrais que mes mots fassent un bruit de baiser et laissent sur la page un goût de lèvres nues. Je ne crois pas écrire mais je sais que je lis. J’écoute avec ma bouche. Enfant, je croyais aux miracles. Avec le temps, j’en vois partout, à commencer par l’amour. Quand la bête curieuse du temps laisse tomber son licou, tout peut changer soudain dans la tête des hommes.

Peu importe les mots, la merde chantera toujours plus mal que le merle. L’encre des mots frissonne sur sa doudoune blanche. On s’y réchauffe comme on peut. Chaque sourire a son rictus, chaque mot de bonheur a son sosie de malheur. Chaque bras a son double qui se cherche une main. Il n’y a pas de route sans ligne d’horizon. Qu’importent les détails, s’il me reste de l’encre. Les mots se lèvent dans ma tête. Le rêve se crache dans les mains. Les poissons volent entre les lignes. Les oiseaux nagent dans la marge. Nous sommes tous un peu des poissons dévergondés, des oiseaux cherchant leurs ailes, des poussières d’étoiles qui cherchent la lumière.

Lorsque je donne à manger aux mots, ce sont eux qui me nourrissent. Tous ceux qui aiment ont raison. Je ne sais pas dompter. Je ne sais pas compter. Je ne vois pas très bien les bielles des moteurs ni les chiffres comptables mais je peux voir avec les yeux des mots. Ce sont des yeux d’enfant. C’est avec eux que je bâtis ma vie mais c’est ma vie qui les nourrit. Les fleurs qu’on écrase se relèvent derrière nous. La neige rit du froid. Quand l’étoile est trop loin, quand la branche est trop basse, je passe par la fleur. Un mot s’échappe toujours, qui cherche d’autres mondes. Quand la lampe s’éteint, elle éclaire toujours. Son ombre porte la lumière. Les jambes sont des pas. Les gestes sont des mains. Les yeux sont des images. J’écris avec un trou au ventre.

            En attendant les mots
            je demande à l’outarde

je demande à la pierre

je demande à l’amande

je demande à l’attente

Je dessine à la faim le visage d’un pain avec un nez de miel. Quand les oiseaux se taisent, j’écoute craquer les branches. Quand les bêtes s’enfuient, je garde leur odeur. Je partage la neige, le caribou, le froid, la conscience des sentes, les pichets d’espérance. Je partage les mots, les raquettes, les fleurs. Je partage le vent, les vagues, les rochers. J’aime l’inachevé, l’inquiétude, la faim. Je n’aime pas les trains qui partent à l’heure, la précision des montres, les livres de recettes. Je ne veux pas mourir avec le ventre plein mais le cœur à l’envers. J’ai vaguement l’intuition qu’entre les murs épais du futur, seule la fragilité préserve ses racines. La légèreté d’un pas le rend ineffaçable.

Quand on écrit, on ne cherche pas la ligne droite, la vérité, la forme. On cherche l’équilibre. Je reviens de la ville où je suis mort un peu. Je dois me ressourcer. Je dois trouver la route de l’origine à l’infini. Là où l’oiseau lit dans les feuilles, je réapprends à lire. Ce sont nos rêves qui nous rendent réels. J’attends qu’un écureuil vienne ronger mes pages.
(...)

Publié dans Prose

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