La ligne droite

Publié le par la freniere

Quand on écrit, on ne cherche pas la ligne droite, la vérité, la forme. On cherche l’équilibre. Je reviens de la ville où je suis mort un peu. Je dois me ressourcer. Je dois trouver la route de l’origine à l’infini. Là où l’oiseau lit dans les feuilles, je réapprends à lire. Ce sont nos rêves qui nous rendent réels. J’attends qu’un écureuil vienne ronger mes pages. Je traverserai la terre par le chas des mots, le chat, le chien, le chalumeau. Une plante dans un pot de terre préfigure-t-elle la vie ou la prison ? Les soldats s’arment de papier dans l’antichambre de la mort : c’est le papier-monnaie. Il faut garder l’espoir bien chevillé au corps comme l’écharde d’un cerisier. Un soleil naît dans la piqûre des insectes.

Dans le sommeil des montagnes, de l’eau coule toujours. Dans l’espace des villes, l’espoir est mesuré par les portes, le ciel par le verre. Le temps est mesuré par les grilles des chiffres. Je n’ai que le brin d’herbe pour combattre le fer, la douceur des voyelles entre les balles traçantes, le bras de l’horizon pour appuyer ma tête. Je vis en liberté provisoire, seul et fou. Les fleurs s’ouvrent comme une église. Le bois fait le bateau, la maison, le foyer. Qu’avons-nous fait des mots qui portaient l’espérance ? Qu’avons-nous fait des dieux qui n’avaient pas de lois ? Je ne voudrais pas écrire comme les autres en rangée de voitures, en trousseau de clefs, en poignée de porte, en petite coupure.

J’écris avec la terre qui s’appuie sur mon ventre, la peau et l’eau du ciel, avec l’air et le sang. Le ciel n’est pas bleu. Il marie les couleurs comme une abeille le pollen. J’habite une maison de sucre que grignote la pluie. Il ne faut plus porter son âme comme on porte un fusil, son cœur en bandoulière, sa sueur à l’usine et sa sœur au bordel. Des femmes se blessent au pied des murs. Des hommes se brisent au bord des routes. Je rapaille leurs larmes et leurs dernières caresses. J’en fais des mots vivants, des poèmes de chair, des voyelles d’eau fraîche. À l’école des arbres, la moindre feuille m’apprend la vie.

Les maisons de couleur réjouissent l’arc-en-ciel. Une bêche à la main, un poème dans l’autre, je parle aux écureuils. Ils m’échangent des noix pour de nouveaux jurons. Je ne confonds pas l’homme avec son vêtement, le salaire et la peur, la pierre avec le fleuve, la serrure et la clef, le ber et la civière, les autoroutes avec le voyage. Je confonds dans un mot le marteau et le clou, la main avec le bras, le blé avec le pain. Je ne suis pas de ceux qui servent. Je ne suis pas de ceux qui savent. Je ne mets pas de souliers aux lacets de la route. Quelque chose n’est plus dès lors qu’on la voit. Elle devient autre chose. Elle fait partie de nous et non du paysage. On emporte avec soi une partie de son âme.

Il n’est pas vrai que le temps soit fixe. Il sort des horloges et se promène dehors. Les mots dépassent quelques fois comme une casquette trop grande. À chaque jour, un détail s’ajoute au paysage, une montagne, un grain de sel, une vague. Les bras du fleuve remuent jusqu’à toucher la mer. Les nuages passent. Le soleil reste. La pensée ou le vide font provision de mots. Sur la page intérieure, j’écris sésame à chaque jour sans connaître la porte. Un cri monte dans le trou noir du monde.

Où triomphent les fleurs pâlissent les statues. Il ne suffit pas de perdre ses bagages, il faut trouver la route. Ma montre tourne sans moi. Je ne suis pas à l’heure mais à l’encre des mots. J’entrevois l’infini dans l’œil jaune des quiscales. Les hommes sont des poèmes. Qui les récitera ? Qui les fera de bois quand ils seront de fer ? Qui les fera racines quand ils perdent leurs feuilles ? Je nous sais menacés mais je refuse le malheur. Tout est toujours possible. Chaque atome du monde apporte sa magie. Quand on écrit sans concessions, sans se vendre aux enchères, la mise en mots est une mise en chair. J’ai sacrifié le nécessaire pour trouver l’essentiel. Le fallait-il vraiment ? Je n’ai plus rien à perdre que mes pas sur la route mais j’ai tout à gagner.

 

Publié dans Prose

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