Savoir se perdre

Publié le par la freniere

Je pourrais m’asseoir à mon bureau et me consacrer aux données officielles de ma courte vie, ce serait un matin administratif, une journée placée sous le signe du devoir et de l’accomplissement social, accomplissement de l’homme moderne qui paye ses factures ou qui renouvelle son inscription aux Assedic, devoir de l’adulte qui se coltine la dure réalité du monde social et de l’impitoyable lutte des classes...

Je pourrais me frotter à l’organisation matérielle du vide, ce serait le début frais et hygiénique d’une existence dédiée à la lavande, le combat d’un homme contre la poussière et la crasse qui sont, c’est bien connu, plus paralysantes que la graisse autour des pieds. Une journée consacrée à récurer, désinfecter, nettoyer, rincer, blanchir, aérer, dépoussiérer, javelliser, réactualiser, renouveler le cadre délétère de mon espace vital...
Je pourrais, en grand téméraire que je suis, affronter sans retenu l’inquiétant extérieur.

Dehors il y a le monde, des rues à parcourir, des quartiers à sentir, des chiens à caresser, des maisons à visiter, le spectacle permanent de mes semblables. Dehors, il y a les autres, les femmes disponibles, les hommes fraternels, des connaissances à faire qui changeraient le cour de ma pitoyable existence, mille façons de tester ma force, mon habileté, mon courage, mon pouvoir de séduction, ma rhétorique, mes cinq sens, mille façons de sentir, de toucher, de voir, de frapper, de courir. Dehors, il y a les cafés, les supermarchés, les magasins, les dealers et tous les autres accès monnayables au temps qui passe...

Je pourrais m’enfermer, me cloîtrer dans mon antre et faire d’une pièce tiède et obscure le centre cosmique de mon monde. Je pourrais user mes yeux à la lumière des lampes, lire toutes sortes de livres érudits, parcourir l’histoire des idées en solitaire, ou me dissoudre parcimonieusement dans les reflets bleutés des tubes cathodiques...

Je pourrais déclencher un chaos frénétique en deux ou trois gestes absurdes qui me prouveraient que je suis toujours vivant et libre de faire deux ou trois gestes absurdes comme prendre le train sans connaître sa destination, détruire mon appartement à coups de fourchette ou encore enlever une fille pour la sacrifier à mon propre culte...
Ce matin je pourrais tout faire, c’est pourquoi je ne fais rien, rien qui ne vaille plus que sa propre valeur, rien qui ne vaille plus que le fait de le faire.
Ce matin je vais marcher et écrire; c’est tout...

On peut marcher souvent et ne faire que marcher, se laisser absolument absorber par le mouvement des pas, le rythme du coeur et celui de la marche, en regardant droit devant soi sans ne rien distinguer de la masse colorée qui nous entoure, c’est très agréable.
On peut marcher souvent en regardant ses pieds, fixer son attention sur le sol, le chemin, le trottoir, bref, uniquement là où nos pieds se posent inexorablement. Tout autour défile alors comme si c’était le paysage qui était en mouvement et que nous soyons immobiles à le contempler. C’est très agréable également, et cela permet d’éviter les déjections canines.
On peut marcher surtout en oubliant ses pieds, en oubliant sa destination et en s’évertuant à inventorier les repères anodins jalonnant le parcours.

On peut marcher comme si la route et les fossés, la rue et les trottoirs étaient des pistes aux trésors et détailler ainsi tous les microscopiques cadeaux que le jour met sur notre route. A chaque marche, à chaque balade même les plus quotidiennes, même en allant chercher le pain ou faire pisser son chien, chacun peut parvenir à déceler des détails poétiques, des anachronismes, des bizarreries, des micro-événements qui la rendront unique et digne d’être vécue.
Par exemple, aujourd’hui en ville:
J’ai suivi deux adolescentes pour continuer à épier leur conversation sur l’amour,
J’ai été surpris par le bruit d’une canette de bière qui dévalait la route pavée et qu’un balayeur tentait de rattraper en courant derrière avec un balais,
J’ai vu les jambes maigres et blanches d’un clochard en short qui dormait devant moi,
J’ai pu constater avec surprise qu’un chien était parvenu à chier tout au sommet d’une borne en béton de soixante dix centimètres de hauteur,
Je me suis entraîné à distinguer d’un rapide coup d’oeil si les femmes portaient sous leurs jeans serrés des strings ou des culottes, c’est facile, on voit les marques à travers les tissus,
Je me suis amusé à lire les gros titres en passant devant un kiosque à journaux pour n’en retenir qu’un seul “ la rentrée des garces”,
J’ai vu un apprenti-rappeur avec un casque jaune, un t-shirt jaune, un short jaune, un scooter jaune et... une casquette bleue,
J’ai croisé une tête de poisson dans une poubelle qui regardait les gens passer,
J’ai revu une très vieille dame que j’aperçois tous les jours en train de s’évertuer à faire briller la poignée en cuivre de la porte d’entrée de son immeuble,
J’ai nettement pu observer l’effet désastreux de l’alliance malheureuse entre la mode des tatouages et la peau des femmes quarantenaires, grâce à une dégoûtante tête de cheval sur l’épaule d’une autochtone pré-ménauposée,
J’ai aperçu le regard désespéré d’un homme dans la queue d’un supermarché coincé entre sa moustache et sa conscience...
L’ordinaire est un labyrinthe dans lequel il faut savoir se perdre...

Thomas Vinau

Publié dans Prose

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