L'embarras du choix

Publié le par la freniere

Ce livre est encombré d'objets. Il est plein de lui-même. C'est une table qui garde ses racines, une armoire pleine de pages, une place vide en soi qu'on remplit de présence. Ce livre est comme un loup. Il fait plein de détours sans dévier du but. Traqués par la mémoire, les auteurs reviennent vers la table juxtaposer leurs mots. Certains tirent la nappe mais leurs phrases tiennent bon. La force de la faim agrandit les assiettes. Jour après jour, ils accumulent des choses. L’œuvre est là sans y être, à la fois inaccessible et proche.

 

La main sculpte les mots pour en saisir le sens. Pêle-mêle, des souvenirs, des obsessions, des peurs, un ballon d'enfant qui roule sur la ligne d'horizon, un trousseau de clefs perdu, toutes les pièces d'un puzzle infini dont le lecteur n'aperçoit que des bribes. L'éternité en raccourci. Les phrases à plusieurs mains déjouent les certitudes. Les lecteurs sont des passants. Ils se croisent parfois dans l'intervalle du silence et les marges gravides.

 

Des phrases se forment et se déforment. Des bruits remplacent le silence. Des iris d'images font cligner les paupières. Les couleurs se mêlent aux mots comme l'été rapproche les femmes de leur corps. Ici les mots ne sollicitent rien, ils ne dévoilent rien si ce n'est leur attente. Ils laissent entre les blancs des traces de lumière.

 

La nuit les fantômes font de l'ombre. Où mettre cette image sans déformer la page ? Ce livre est un meuble plein de tiroirs secrets où fouillent les auteurs. Leurs textes sont un jeu, une mince ligne de sens entre l'ordre et le désordre, une fissure dans le réel, une vague prise à la mer et remise au désert. Entre deux lignes, entre deux mots, il y a toujours un espace manquant. Il ouvre en nous une blessure que seul le rêve cicatrise. Ce livre est un coup de foudre dans la froideur humaine. Le temps de lire est un orage. Ce livre est un repas. Goutte à goutte, mot à mot, les auteurs viennent boire. Ils écrivent le pain sur la table des mains.

 

Ce livre est une alliance de voix, un alliage d'écrans, un melting-pot, des yeux en coquillage sur le cou des images, une collection, un tri. Ce livre est un medley, à la rigueur un album dont les titres sans cesse alternent sur la table tournante. Ce livre est une épure, un dessin en coupe, un assemblage aléatoire, un texte en plis et dépliements, un jeu interstitiel, un livre en éventail. Les phrases s'y recomposent et s'y déplacent selon l'angle adopté par des voix qui s'emmêlent. Il n'est confusément que ce qu'il tente de saisir de lui-même. Il procède par oscillation, bifurcation, excentrisme. Formé de traces et d'alluvions, de croisements, de résonances en chaîne, de poursuites en écho, ce livre éjecte l'écriture hors de ses parenthèses trop lettrées. Il porte la fragmentation du monde jusqu'à son unité.

 

Nous sommes ici dans l'embarras du choix. La marge est étroite entre l'éphémère et le définitif. Tout menace de se rompre. Il suffit d'un oui ou d'un non, d'un seul mot mal placé, d'une virgule encombrante au milieu du déluge. Les lignes à suivre forment des rails où se perdent les trains. Fuyant les contraintes, des voix persistent et s'enflent de tout ce qui manque. La beauté naît parfois du désordre des mots. Le désir qui sous-tend l'écriture est comme la lumière du visage éclairant l'intérieur. Les yeux lisent par en dedans ce que la main projette. Il n'y a que cela. Ni bruit ni miracle. Il n'y a que les mots. Ils forment sur la page une éclaircie de noir où s'embrassent les roses.

extrait de Préfaces

Publié dans Prose

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