Contre la vague

Publié le par la freniere

Je n’ai peur de rien mais j’ai peur pour mes petits-enfants quand le venin des chromes oxyde la peau rouge des fraises. J’ai peur qu’ils n’entendent plus le rire des oiseaux ni le chant des rivières, qu’ils ne voient plus le soleil que derrière un écran, qu’ils n’aient plus à ronger que le sel des larmes, qu’ils ne s’étonnent plus de la beauté des arbres, de l’éclat de la lune sur la poussière des choses. J’ai peur qu’on rait le mot amour du dictionnaire, qu’on étiquette la patience des pierres, qu’on numérote les étoiles, qu’on n’enseigne aux enfants que le cours de la bourse. À force de manger des heures contaminées, le temps s’épuise à cracher la monnaie.

La langue est mon pays. J’habiterai toujours dans la courbe du chant, l’alphabet du vivant, l’énoncé lapidaire, la toison rauque des murmures. J’avance au ras des vagues à même l’horizon, les mots comme des pétales, les phrases comme des bras. Je n’ai peur de rien mais j’ai peur pour mes petits-enfants quand il neige des bombes, des mines explosives et des tapis de prière. J’ai peur des phrases aphones sans écho ni murmure, des frontières qu’on trace, des lâchetés qu’on enseigne à l’école des hommes. Entre les mots et l’eau, je ne monte pas de bateau, je nage contre la vague.

Je n’ai peur de rien mais j’ai peur pour mes petits-enfants que l’argent tire à vue sur le dernier rebelle, qu’on ajoute des orteils au pied de guerre, des gâchettes aux jouets, des menottes à l’espoir. J’ai peur qu’on saccage les pommes du verger, les paumes du berger. J’ai peur des roses sans odeur, des ronces sans épine, des hommes sans parole. Les dieux mènent à la guerre, les banquiers à la morgue, les soldats à la mort. Les poètes mènent au bal. Les mots mènent à la main, à la bouche et au cœur. Les phrases mènent à la vie, à l’amour et au corps. Nos pas mènent à l’espoir, à l’uni, à l’unique . J’écris pour retrouver ma mère, apprendre à vivre et à mourir. Chacun revit dans les mots de chacun.

Un peu d’amour suffit pour exister. Il en faut plus pour vivre. Il faut mêler nos routes au vol des oiseaux, nos veines à la sève, notre espoir aux étoiles. Il faut mêler nos voix aux cris des ouaouarons, nos oreilles au tonnerre, nos regards aux éclairs, nos prières athées aux messes des cigales. Il faut remettre l’homme à sa place et ses clefs à mollette dans les serrures du rêve. Il faut rayer le bonheur dans la colonne des pertes et reporter son nom sur le bilan du cœur, fixer la barre au septième ciel, remplacer la monnaie par les boutons d’or, le sucre par le miel, le sacré par le ciel, la science par le cœur, le livret de banque par La Flore laurentienne, la portée d’un fusil par une portée de chats, de mots et de musique.

Qui se souvient encore de la rumeur des pierres, du bonheur des moissons, du rire des poissons avant qu’on les pollue ? On voudrait mettre à l’ordre la danse des samares, faire taire les cigales, remplacer les marais par des parcs à vidange. Il ne faut plus troquer son ombre pour un billet de loterie, la rougeur des pommes pour la fadeur des montres, la folie des enfants par la fuite des idées. Il faut sauter des mailles en comptant les moutons, respirer la rosée, répondre aux armes par la pluie, à l’avarice par le pain. Le bureau des herbes n’a pas d’heure pour recevoir les insectes. L’été affûte ses framboises à la meule des ronces.

Publié dans Prose

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Danièle 29/08/2007 23:58

Chers Enfants de demain, je ne vous connaîs point..  Peut-être ferons nous ensemble un petit bout de chemin ?  Sur cette Terre qui tremble, qui va mal, qui va bien..Je voudrais entendre vos rires, je voudrais surtout vous dire : Regardez, écoutez, touchez, sentez, aimez..  Une Vie c'est si beau..Et quand vous vieillirez,  à votre tour vous direz :  Chers enfants de demain... 

Catty 29/08/2007 19:02

Je me sens bien humble devant tant de beauté...