Je marche

Publié le par la freniere

À la merci des bouchers du profit, la terre n’est plus qu’un chien sans pattes. La poitrine du temps bat sous le cœur d’un couteau. On ligote l’espoir avec les intestins de Dieu. Plongés dans un espace peuplé d’objets, nous sommes devenus esclaves de la matière. Dans le jardin mortifère des banques, on n’en a plus que pour les grosses légumes. Je préfère à l’argent la quête de l’impossible. Une seule chose à la fois suffit à l’infini. Je marche sur mes doigts, sur mes mains, sur mes yeux, sur mes mots. Je marche sur ma peau, sur le ciel, sur la terre. Je marche sur mes os, les nuages, les gouffres. Parfois des mots ouvrent leur ventre. J’y puise un peu de sens, un peu de chair et de sang. Écorcée jusqu’à l’os, la parole me porte de l’orage à la rage, de l’absurde à la fleur. Je n’attends plus mon tour dans la file d’attente pour crier Au secours. Je crie avec la conviction du poing où bat le cœur d’un océan. J’écris le nord et l’ouest de la douleur, le sud et l’est de la couleur, les pas de l’espérance sur le fil d’horizon, l’herbier des rêves clandestins.

Que m’importe de perdre la face dans la foule anonyme si je garde mon âme à l’abri des marchands. Derrière les nuages de ceux qui disparaissent, je cherche encore la vie. Je quête la tendresse entre les barbelés, la douceur du monde, l’océan dans un verre, un seul ver luisant qui tient tête à la nuit, le couteau qui meurt dans la rouille des larmes. Je compte sur mes doigts pour ne pas succomber au vertige des chiffres. Toujours prêt de tomber, je tiens le cap du cœur sur des chemins sommaires, un fil d’encre sur l’abîme. Il n’y a plus de ciel. Je cherche le fond au fond des choses, le fracas des abois sous l’écorce d’un arbre, l’éclair dans sa foudre et l’homme dans son foutre. Je ne suis qu’une étape au milieu de l’étape, un passage au milieu du passage.

Dans la bouche des prophètes, chaque phrase est un assassinat. Leur langue est un chiffon taché de sang. Faisant de la terre un désert, ils y écrivent le mot paix mais ne veulent que l’or. Les feuilles de papier que nous appelons Histoire ne portent que des cendres. Ce n’est pas la terre qui est aveugle, c’est l’homme. Le temps est mesuré par la poussière des secondes. Quand l’homme dans son miroir se prend pour le miroir du monde, je lui crève les yeux. Dans le marché des dupes, l’orgueil monte les prix. L’argent est le microbe du temps. Il ronge les hommes jusqu’à l’épuisement, la bande sonore des balles lui servant de pansement. Je préfère encore les béquilles boiteuses à la parole d’un guru, l’appât du gain ou la ligne d’un parti. Je sais de quel pain se nourrissent les banques, de quels maux se gargarisent les vampires, sur quels morts se bâtissent les empires. La route du succès est jonchée de cadavres.

Pour comprendre le monde, je ne possède qu’un peu d’encre, quelques fraises des champs, le duvet d’un oiseau, le compas de mes jambes pour mesurer la terre. De branche à branche, de feuille à feuille, de page à page, je butine la sève. La langue est une oreille pour tous les autres sens. J’écris avec la bouche au milieu d’une pomme, les pieds sur le papier, le cœur sur la main. Je ne conjugue pas pour conjurer la mort mais pour aimer la vie. L’éternité jaillit sous la flèche de l’instant. Je ne suis pas l’orbite mais la rotation. Je ne suis pas la trajectoire mais la flèche. Je ne suis pas la route mais le pas. Je ne suis pas la tête mais le cœur. Je marche vers les vagues.

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Ile 30/08/2007 10:55

Remarquable réflexion servie par une écriture époustouflante. Du très grand art.

colette 30/08/2007 08:41

C'est terrible et  beau !Mais en fait aujourd'hui, je te fais juste une remarque d'un tout autre ordre : ta fenêtre à gauche, "Parutions" empiète sur la colonne du milieu ( en tout cas "chez moi" )  et tu sais comme moi combien, en poésie, chaque parole, chaque syllabe, chaque lettre, est  ESSENTIELLE...