Paul Valet 2

Publié le par la freniere

L’élu du chaos
« Et la conscience de plus en plus terrible

Sévit. Elle exige un énorme tribut. »

Anna Akhmatova.

 
 

Ces deux vers de la grande poétesse russe, dont il traduira le « Requiem » en 1966, s’appliquent parfaitement à Paul Valet qui paya le prix du langage de l’Être face aux démissions, aux mensonges et aux infamies de l’existence.

La première fois que je l’ai rencontré dans son pavillon de Vitry, où il exerça ses activités de médecin de banlieue ouvrière, d’emblée il se présenta comme un poète tragique, étonné que notre époque en ait enfanté si peu. Poète tragique, il y avait de quoi : un curriculum vitae marqué par les soubresauts du destin ! Né en Russie au début du siècle, garçon moscovite découvrant la Révolution de 1917 avec passion, puis il fuira l’U.R.S.S. dans un wagon à bestiaux pour la Pologne avant de « tomber amoureux de la France, amoureux de son histoire, de son esprit et de sa langue ». Durant la seconde guerre mondiale, sa famille disparaît dans les fours crématoires. Instigateur du Mouvement de Libération en Haute-Loire et dans le Cantal, la Résistance développe en lui un goût forcené de l’insécurité; aucun abri social, politique, littéraire ou confessionnel ne trouvera grâce à ses yeux.

Bravant la norme et tous les modèles de bienséance, Paul Valet porte la révolte à son comble, au comble de la catastrophe ontologique. Quel éboulis de certitudes ! Quel pilonnage ! Jusqu’au seuil de l’Horreur et du Sacré ! Le chaos est son élément auquel il attribue les vertus du cosmos par un insensé retournement des signes. Parole rudérale, explosive, percutante — malade, pied-bot, gisant même, mais « primat de la sainte déchéance, perdition et dévastation ».

Avec davantage de sauvagerie, Paul Valet fut sans doute le poète que Cioran,, son ami de longue date, appelait de ses vœux dans le « Précis de décomposition » : « Le poète serait un transfuge odieux du réel si dans sa fuite il n’emportait pas son malheur. À l’encontre du mystique ou du sage, il ne saurait échapper à lui-même, ni s’évader du centre de sa propre hantise : ses extases même sont incurables et signes avant-coureurs de désastres. Inapte à se sauver, pour lui tout est possible, sauf sa vie ». Mais, au-delà du scepticisme, des dépits élégants, l’angoisse chez Paul Valet loge dans l’antre de Dieu, le Christ est proche, crucifixion à l’œuvre, là peut-être touchons-nous à la différence entre penseur et poète.

Le 8 février 1987, c’était un dimanche matin, lorsque son fils m’annonça la mort de Paul Valet, le silence se mit à crépiter, effrayé de lui-même...

 

« Tout brille et s’éteint périodiquement pour reprendre

un souffle inconnu mais puissant ».

 
Guy Benoit
 

Ce texte a paru dans Regart n° 10 (mars 1990).

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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