Lettre à Saint Glinglin (France)

Publié le par la freniere

Il n’y a pas quatre évangiles – mais cinq -. Cinq saints : Matthieu, bien sûr, le discoureur. Marc, l’abriéviateur. Et Luc, le «cher médecin». Et Jean, le témoin aimé. Mais il y aussi Glinglin – Saint Glinglin.

            Un jour, j’écrirai à Dieu. Dieu nous demande des comptes, dit-on, à l’heure où nous paraissons devant Lui. Dieu demande toujours des comptes – alors, pour une fois, c’est moi qui Lui en demanderai! –

            Mais pour l’instant : c’est à Saint Glinglin que j’écris.

            Le signal qui glingue (le «seing» qui «glingue») : le signal qui sonne, en somme – c’est-à-dire, a prétendu quelqu’un, le signal qui annoncera, pour tous, l’heure du Jugement Dernier. Sonne, trompette! Saint Glinglin l’a promis qui nous accueillera sur les marches d’un ciel nouveau et d’une terre nouvelle!

            Oh, comme j’y ai cru! – autant et plus qu’aux quatre évangiles : ceux-là ne promettaient que le Paradis des Morts; celui-ci annonçait la Société Fraternelle des Vivants… -

 Bien sûr, il y avait eu la première Grande Boucherie Mondiale – dont les épis de pierre dressent encore la liste des victimes dans le silence dépeuplé de nos villages, dans la pénombre bruyante et oublieuse de nos villes.

Bien sûr, il y avait eu la Bête Apocalyptique et le «mal radical» que son cerveau, son cœur et son âme nourrissaient au plus profond de son humanité – la nôtre! «Ici est la sagesse! Que celui qui a l’intelligence calcule le chiffre de la Bête; car c’est un chiffre d’homme.» (Ap. 13, 18)

            Bien sûr, il y avait eu, à nouveau, de nouveau, encore, guerre sur hguerre, et cette Épée de Feu, s’abattant par deux fois sur le Soleil Levant – avant de se suspendre, aiguisée, menaçante et ne tenant que par un fil à côté duquel le crin de cheval de Damoclès aurait semblé un câble.

            Dans le Froid Immense où Arès fourbissait les armes de ses futurs carnages, la Fleur de Feu montait en graines.

            Bien sûr, il y avait eu l’Absolu de l’Horreur, à jamais indicible même et peut-être surtout pour ceux qui en étaient «revenus» - car on n’en revient pas, on ne fait que le traverser, et peut-être même est-on traversé par lui, mort tout en continuant de faire ce qu’on devrait appeler «vivre» si l’on était digne de notre humanité.

            Il y avait eu cette Puanteur d’Hommes, cette Fumée d’Innocents dont l’odeur, dit-on, avait chassé les oiseaux autour des Camps…

            Et puis, au cœur même de ce cinquième évangile – selon Saint Glinglin – il y avait eu cette Grande Hérésie, cet Immense Schisme, cette Insupportable Trahison de l’Église Rouge – du moins croyait-on cela, que certains dénommaient confortablement «déviation» alors que c’était, nous le savons aujourd’hui, le cœur même de leur Prédication.

            Oui, il y avait eu d’autres boucheries, d’autres meurtres, d’autres camps, d’autres bourreaux, et qui étaient des hommes, eux aussi, sectateurs zélés et efficaces de Saint Glinglin et de ses prophéties humaines, trop humaines…

            Et des milliers, des centaines de milliers d’hommes et de femmes avaient donné ce qui ne recouvre jamais – leur temps, leur vie, leur amour – pour propager ce cinquième évangile dont la Grande Lueur Orientale s’était mise à éclairer le Monde au début du siècle.

            Et ils en étaient morts.

            Et les moines et les popes et les prédicateurs encartés et les prophètes patentés et les devins fonctionnarisés et tous ces pasteurs du Nouvel Âge Rouge les avaient manœuvrés, trahis, fusillés, massacrés – bernés jusqu’à la moelle, cocufiés jusqu’à la corne, dupés jusqu’à l’os, escroqués jusqu’au trognon…

            Et tout cela nous le savions : qu’on ne me raconte pas d’histoires!

            Et tout cela je le savais – mais nous nous racontions des histoires. De belles histoires. Comme «le Retour de Saint Glinglin»…

            Car la Parole du Cinquième Évangéliste ne pouvait qu’avoir été déformée, trahie - «déviée»… - et il nous appartenait de la «redresser», de la traduire, ici et maintenant, pour les foules qui, autrefois, du temps de Dieu, suivaient un certain Jésus…

            «Ô saisons, ô châteaux,

ô miracles jamais accomplis

ô paroles à jamais muettes

ô mains désormais sans mots

ô mes mots tous mes mots

à jamais orphelins de la Parole

ô l’aphasie de notre foi

ô silence soudain en soi !»

Alors nous avons ressorti les bâtons de pèlerin, nos bourdons, nos gourdes et nos houlettes – et, le signe de Saint Glinglin à notre front, ses paroles à notre bouche, et sa vertu efficiente en nos mains d’homme, missionnaires de cette si belle et si juste Société des Vivants, nous avons commencé d’évangéliser – par actes, signes et mots – le Monde Gris d’Alentour.

            Terre! Terre! Ô Terre Promise…
(….)

Roland Nadaus    Lettre à Saint Glinglin, éditions Jacques Brémond, 1995

Publié dans Poésie du monde

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colette 01/09/2007 11:48

Excellent texte !Encore une fois merci d'ainsi nous faire découvrir tant de choses, merci également de citer mon blog , tu sais je vais souvent dans ta rubrique "paroles indiennes" et si je ne fais jamais de commentaires c'est qu'elles me laissent sans voix...Pour l'horrible étiquette SDF tu as raison, le F signifie bien plus "floués " que "finis"