Comme un paysan

Publié le par la freniere


  Ce matin les mots forment des andains sur la page. Je devrai les ratisser à la herse du sens. J’écris comme un vieux paysan qui a perdu sa terre. Un tracteur poussif, un cheval de bois, une brouette brinquebalante me servent tour à tour de crayon. Les virgules bêlent dans l’étable. Je devrai mettre le foin entre les parenthèses pour nourrir le bétail des voyelles, le troupeau des images qui regarde les trains. Une remise ancienne me sert de dictionnaire. J’ai un baril de clous pour ponctuer les planches, un marteau pour écrire, une scie pour couper les virgules trop longues. La clôture est ouverte et les bêtes s’échappent. Elles courent dans les champs en broutant la syntaxe. L’ombre blanche d’un poème se cache dans les herbes. Les fleurs se racontent des histoires d’enfant. Le vent donne son nom à chaque feuille qui bouge. Le temps donne à manger la paille des secondes, des aiguilles de pin, la barbe des épis. La rouille d’une bêche me sert de mémoire. J’écris sur le sol avec du bois mort, des traces de pas, des ornières de route, des pattes de mouche, des cris d’oiseau. Mes mots pataugent dans la boue, la gadoue, les taches d’encre et les marges. Ce sont des mots très simples, pour rassasier la faim, pour étancher la soif. Ce sont des mots qui sentent l’urine et l’absolu. Ils brillent dans la nuit comme une lampe de paille. Je les suis en sifflant avec mes bottes à vache. On ne veut pas d’eux sur le comptoir des librairies. Ils pourraient crotter la jaquette des best-sellers, choquer les midinettes, salir les petits doigts en l’air et les cartes de crédit. Je les chante en silence près du ruisseau qui prie, à genoux sur le sol, égrenant ses galets et le chapelet des vagues. Je serre dans mes bras une portée de cris. Dans la pénombre d’un sous-bois, j’abandonne mes pages comme un arbre ses feuilles. Sur l’eau verte de l’étang, seules les grenouilles liront ce radeau de papier.

 

Publié dans Prose

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jjd 05/09/2007 22:39

  …les grenouilles et les fils de petits paysans d’abord sans terres puis avec 10 hectares de basse Ariège- la Haute était vouée aux isards, aux brebis et aux vautours, avant l’ours des conflits – Quant au pur réel maintenant, ce matin même, je découvrais ému un petit carré céréalier au pied de la fameuse Sainte Victoire que je parcourais avec « ma lampe de paille » et d’admiration…(on peut lire la suite demain)

Tit'Anne 05/09/2007 11:53

Le silence finit toujours par résonner quelque part, quelque temps. Peu importent les librairies trop propres et uniformes, vos mots sur ce site internet prennent multiformes, rencontrent multipersonnes, continents rapprochés, solitudes mariées. Les grenouilles ne savent pas lire, moi je vous lis souvent, cependant que je ressemble à une grenouille greluchette cuisses élancées, yeux globuleux hagards, coassements répétés dans les marécages, je bondis de feuille en feuille, j'en trouve peu à mon aise et mon plaisir, mais votre site est un peu mon havre de lumière ; il m'éblouit et j'y retrouve l'ESPERANCE. Merci encore