Le moindre atome

Publié le par la freniere

Le café rit au fond des tasses. La bouche d’une radio grignote quelques notes, du Coltrane, du Malher, du malheur feutré par la sourdine du cœur. La grande gueule du poêle fait briller ses flammes comme des dents d’érable. La nuit sur mes genoux laisse tomber toute pudeur. Elle relève ses rêves jusqu’aux hanches du sommeil. Elle lape dans ma main les derniers interdits. Je ne veux pas suivre le nord qu’indiquent les boussoles ni les sentiers battus. Où aller ? La rondeur des galets indique mille directions. Les doigts de l’arbre pointent partout. Les bras du vent changent d’étreinte. Faut-il se fier au vol des oies blanches, aux pistes du chevreuil, aux signaux de fumée ? J’écouterai la petite fleur des champs que personne ne voit, la mousse des vieux troncs qui tentent encore de vivre. Le plus petit des mots soulève l’infini. Le moindre atome nous ramène à l’immense. Il ne faut pas de tout pour faire un monde. Il faut simplement l’aimer. La lumière est partout.

Mes doigts tâtonnent sur les mots, mélangeant la sagesse à l’alphabet d’enfance, l’orage à la patine, la tempête à la source. Je suis un débutant à l’école des saisons, un cancre dans les banques, une arabesque dans les chiffres. Je n’essuie pas mes mains à la guenille des fonctions, des rôles, des usages. Je chique la guenille et crache le morceau. Je n’habite pas une carte. J’habite sur la terre, dans sa poussière et sa lumière. J’habite n’importe où où bat le cœur du monde. Je sens les fleuves qui remontent au bout d’un filet d’encre, les nuages qui passent dans les marges nomades, la lumière du pain éclairant mes entrailles. J’écris avec des mots sur du papier, mon sang sur la blessure, mes pas sur la route, mes lignes sur la main, mes épaules à la roue, mes espoirs à la proue. Je n’écris pas comme Proust, le petit doigt levé sur la tasse du style. J’écris avec l’orage, le vent terrible dans les arbres, la pluie sur les fougères, la soif des clochards, l’amertume des citrons. J’écris avec le rire et la joie d’être en vie.

Dans la vraie vie, ce n’est pas le héros qui meurt mais les coulisses qui s’effondrent. On prend les arbres pour un décor, le cœur pour un objet de scène, le soleil pour un figurant. On ne voit pas la vie s’empaler sur un cintre comme un habit trop vieux, la mort qui ricane derrière un follow-spot. On n’entend pas l’amour figé dans les répliques ni le chant des oiseaux encombré d’oripeaux. Des sentiments sans provision mettent le cœur en banqueroute. Depuis qu’on a mis sur la paille les vieux épouvantails, les oiseaux disparaissent un à un des fossés. Ils pondent leurs œufs dans les nids de poule et la tôle rouillée. Le bonheur perd son sang sous les ailes brisées. Il n’y a plus de fumier sur le plancher des vaches mais de la bouse à la Bourse. Il n’y a plus de musique mais des machines à sons. Il n’y a plus d’espoir mais des machines à sous. Il n’y a plus de confiance mais des guichets de banque. Les poignées de main ne servent plus qu’à écraser les doigts. On ne mange plus de pain, on mord la poussière. Ce n’est pas la monnaie, c’est l’air qui nous manque. Il faudra bien un jour mettre la clef sur la porte ou arracher les gonds.

Dans la nuit sans mémoire, je laisse les voyelles retrouver les balises, les valises égarées. Mon corps transpire des vagues de parole. Je prends part au rêve des pommiers. Je participe au banquet des oiseaux. Je bouge dans l’orage et la douceur des menthes. Les os des ancêtres, entre l’ocre et l’argile, forment une porcelaine. L’humus rejoint l’éclair. Le bras du fleuve répand sa grande main dans la mer. La pluie tombe comme des équations sur les chiffres des fleurs. La terre s’agrandit par la somme des fruits. Le pain, peut-être, nourrira l’espérance. Au silence de Dieu, j’oppose la récolte, la révolte, la vie. Il faudra distinguer le sable de la cendre, les châssis qui pleurent des cassis qui chantent, les routes qui séparent des routes qui unissent. J’ai dessiné le ciel sur une porte fermée et j’ai vu des oiseaux s’envoler aussitôt.

Publié dans Prose

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Commenter cet article

Mikel 07/09/2007 20:59

On dirait parfois du slam : c'est magnifiqueUne précision cependant : Mahler (Maaaahler, on appuie sur le "a") et non MalherMoi je fais beaucoup de fautes et je ne donne pas de leçons mais là c'est sur un compositeur important, donc je préfère signalerAmitiés

Danièle 06/09/2007 23:03

J'aime beaucoup votre texte..Laissons les portes des cages ouvertes...  Aucun oiseau n'y entrera...