L'encre sur la page

Publié le par la freniere

La pluie chatouille l’air avec ses têtes d’épingle. Je trouve ma richesse dans ce que je n’ai pas. J’écris sans dictionnaire sans grammaire sans diplôme, avec les images que personne ne voit, le sang des mots sur le blanc des aveugles, les yeux qui gardent la couleur des larmes, les bras qui perpétuent la douleur des gestes, les lèvres qui retiennent le sens des paroles. Je ramasse les phrases qu’on jette à la poubelle. Le bruit de l’encre sur la page est une étoffe pour les mots.

Quand je ne sais plus rien, je répare le sens et je le mets dessus dessous. Je mets des phrases sur la page comme des vis sur l’établi, des bouts de corde, des écrous, des petits mots sans tête. Les mots écrits tirent les mots qui viennent comme on tire un filet. Quand je parle du bois, l’encre sent la résine. Le papier sent l’écorce. La page est comme un arbre. Les phrases sont des feuilles.

À chaque fois qu’un mot m’échappe, j’ai l’impression de perdre un doigt. Je trace entre les lignes une écriture de manchot. Le verbe être claudique sur les béquilles de l’avoir. Quand c’est une phrase tout entière, la page me sert de chaise roulante. Je ne lis plus le rêve que d’un sommeil analphabète. Je suis comme ces ombres écoutant la lumière sans comprendre un seul mot. Je m’accroche au silence avec les mots valides.

D’un bout du monde à l’autre, toutes les feuilles se touchent. Toutes les racines communiquent. Toutes les sources se rejoignent. Je suis resté juché sur les épaules de mon père. L’enfant que j’étais grimpe encore aux mêmes arbres, peu importe qu’on les ait coupés. Je rattrape son ballon à chaque fois que j’écris. Je me balance sur la page avec les phrases ballantes sur le bord de la marge, les bras en parenthèses, les virgules pieds nus. Chaque jour où nous aimons, les arbres sont plus hauts. La terre est plus riche, les rires plus joyeux. Les hommes sont meilleurs.

Ceux qui ne font pas de tort, on ne les voit jamais. Ce sont pourtant ceux-là qui tiennent l’arbre debout. Parmi les tirelires que deviennent les hommes, ils préservent le cœur. Je voudrais faire de chaque page une maison pour eux, une table d’espoir, une chaise d’amour, une fenêtre pour le rêve. Un oiseau me regarde sans lâcher sa brindille. Deux écureuils se poursuivent. Ils savent s’amuser tout en cueillant des noix. Je voudrais que mes mots fassent de même, à la fois levier ou balançoire, coffre à outils ou bien hamac.

Le pain qu’on vend nourrit moins bien que l’avoine qu’on sème. Étranger chez les hommes, je voudrais m’intégrer à la foule des plantes, apprendre de la pluie le respect des racines, imiter le soleil comme le tournesol. L’enfant qui pleure retient son rire dans ses mains. Je cache mon espoir au fond de mes souliers. J’avance sur une passerelle de carnets à moitié gribouillés, gonflés de pluie, tachés d’herbe, de café, de boue, de vent. Les mots meurent quand ils trouvent leur sens. Il faut écrire sans itinéraire et sans destination, deux mots faits pour ceux qui marchent assis. Je ne crains ni le vent ni l'averse ni l'endroit ni l'inverse. Je ne crains que les hommes qui se prennent pour Dieu. Dans le chaos du monde, je suis avec l'herbe enjambant les talus, le bonheur des tiges recevant l'eau de pluie, l'abeille qui respire le poivre vert des menthes.

C’est souvent à l’heure où la mort les frôle que certains êtres apparaissent vivants. Il y a longtemps que mon cadran ne donne pas la bonne heure. Il est même à l’envers, avec trois aiguilles qui échappent des mailles. Ma cour est pleine de trous, ceux des chats, des chiens, des lièvres, des marmottes. J’ai même creusé un étang pour que le soleil vienne y boire. Des libellules s’y promènent comme des majuscules. Des grenouilles s’y prélassent dans le hamac des lotus. Une fleur fait du vélo sous l’ombrage d’un saule. Au même endroit, le soir, des lucioles scintillent dans le jardin de l’ombre. Les pierres s’habillent de lichen, les vieux outils de rouille, les herbes de rosée. Sourds au fracas des faucheuses, les vers de terre font des huttes sous les épis de blé d’Inde. D’une poignée d’herbes folles, je sors quelques mots. Ce sont des mots d’enfant qui chatouillent la page.

Publié dans Prose

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Danièle 13/09/2007 00:52

"La page est comme un arbre"...   Le livre une forêt...  Les mots sentent la mousse des bois...  Des âmes d'enfants y jouent à "cache-cache"...  Et moi, je cherche au-delà des cimes...