Sans calcul

Publié le par la freniere

J’écris sans concession, sans calcul, sans gomme. Je ne jette jamais rien sauf les mots à cravate et les lettres patentes. Entre la rime et la romance, quelques mots à l’envers agitent leurs pattes de mouche. Je n’ai rien contre les comme, les contre, les comment. Je ne gomme jamais les apostrophes pendues comme des chauves-souris, les strophes tachées de boue, le cul des majuscules, les parenthèses ventrues, les virgules trop lourdes, les adverbes trop longs, les accents qui bredouillent dans une langue étrangère, les verbes qui rugissent au bruit des muselières. Je garde le mot pain pour quand il fera faim, le mot chaleur, le mot bleu pour la lune, le noir sur la page pour y former des lettres. Je garde le mot frère pour la poignée de main, le mot clef pour ouvrir. J’offre le mot lumière aux grands bras de la nuit.

Je marche sur les berges, la trace des bergers, les herbes qui se cabrent au passage des pluies. Mon refuge est l’œil d’un cyclone. Ma parole est un feu au milieu de la neige. Quand je pense aux grenades, elles n’ont pas de goupille. Ce sont les roses de Grenade et le rouge d’un fruit éclatant sous la dent. J’embrasse du regard les petits infinis. Je suis avec les mots comme l’enfant dans ses jeux, la mer dans ses vagues, le train bleu qui s’égare et déserte les rails. Assis devant la mer, je me laisse bercer sur les genoux du sable. Je reconnais les phrases dans le visage des mains. Je devine les lèvres sur le profil des mots. La vérité ne veut pas qu’on la maquille. Elle ne veut pas de mots trop beaux. Elle veut des mots d’enfant. Ce sont les mots les plus fragiles qui soutiennent la phrase.

Le regard d’un oiseau m’intimide. J’ai honte pour les hommes de ce qu’ils font aux hommes. À quoi bon faire son pain si on ne sait pas le partager ? Un jour ou l’autre, les masques tombent. Tous les nœuds se délient.  Les murs se délitent. On ne fait pas des livres avec des mots. On fait des phrases avec la vie. Les idées empêchent les hommes de penser. Il faut voir au-delà du vu, plonger dans la vision, donner de l’air aux poumons des images. Il faut que l’encre soit la sève qui tient l’arbre debout, la joie de l’herbe quand l’orage surgit.

De sa branche la plus basse, un arbre me fait signe pour indiquer la terre. Je dessine l’arc-en-ciel avec des miettes de pain, des rebuts, des ombres, des odeurs, des retailles de nuit, les traces laissées par les rongeurs. J’écris dans la boue, la misère, la soif, mais j’arriverai au nid, à la fleur, à la source. J’arriverai au cœur. La main est l’affluent d’un bras. Elle charrie dans sa crue des coups et des caresses. Le rêve quelque fois nous tire par la manche. L’absolu fait la manche au bord du désir. Je laisse un peu partout de petits tas de mots, des bouts de rêve à coller, de petits grains d’espoir, des plumes pour le cœur qui se cherche des ailes.

Un oiseau dans la ville cherche toujours un arbre. Il attend qu’un enfant dessine sur la page un érable sans feuilles. Il n’ose pas chanter. Il cache sa colère dans la ligne d’un vol. Je suis l’idiot de village, le seul qui écoute. Les autres font semblant, font l’homme, font la guerre. Ils écrivent dans la pose. J’écris la rose, pas la prose. J’écris le tournesol, le jardin, la cigale, pas la fleur savante, la bête domestiquée, la paume sans écharde. Je vois une petite fleur caresser la pierre, une goutte de rosée courtiser la sève, un grain de paille épargné par la faux remercier le soleil. Je vois ce qu’on ne voit pas à la télévision, ce que cachent les arbres derrière leur écorce, les hommes sous la peau, les bêtes dans leurs cris. Je demande à l’ortie ce qu’elle sait de la terre. Il a fallu du temps pour qu’on mange une pomme, qu’on parle, qu’on s’amuse, qu’on découvre le feu. Il a fallu des mots pour transplanter un arbre, des phrases pour le dire. J’apprends le monde une brindille à la fois, à petits pas d’oiseau sautillant dans les flaques, à pas de loup, à bras le corps.

Publié dans Prose

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Commenter cet article

colette 16/09/2007 09:18

"L'arbre indique" aussi et surtoiut le ciel et la lumièreMerci de nous éclairer  de celle de tes mots, Jean-Marc !

Danièle 16/09/2007 00:58

Et je remercie l'été pour la moisson de blé gorgé de soleil..  Et je souris à la victoire du coquelicot qui a échappé à la faux..

thomas 15/09/2007 08:57

ce beau texte te résume bien jean marc