De l'esker au whisky

Publié le par la freniere

Un bras ou une jambe en moins n’empêchent pas la danse, mais si le cœur n’y est pas, ce sont des pas de marionnette. Quand on confond la colonne vertébrale et la colonne de chiffres, on ne marche plus, on rampe. Il ne s’agit pas de vivre mieux mais de vivre. Je ne veux que danser et redresser l’échine cardiaque. Je dois trouver en moi les mots qu’on m’a volé, les pépites d’or dans le sac du pauvre. Je dois cracher le bâillon et redresser les vignes déchirées, les tiges piétinées dans le jardin des hommes. Ne cherchez pas Dieu dans les missels. Pour l’abeille en prière, la fleur est une cathédrale. Le ruisseau est un sexe dégorgeant sa lumière dans un trou de verdure.

Trop de chanteurs se pendent avec leur corde vocale. Trop de chiens s’étouffent avec leurs aboiements. Trop de cœurs s’immolent au crématoire du profit. Trop d’hommes s’entretuent pour une fausse auréole. L’écriture ne guérit pas. Elle entretient la fièvre, le feu, la flamme. Même à 30 degrés sous zéro, l’encre ne gèle pas. Les phrases forment sur la page une brume légère. Le sens y navigue à l’estime comme un vieux baroudeur. La phrase n’est pas une collection de mots, à moins que le livre soit un musée. Je n’ai que mon cœur à offrir. Je donne mon sang au fil de l’encre.

L’été, chez les pauvres, porte une robe de pissenlits. Il n’a pas le sourire guindé des bouquets de fleuriste mais la couleur du soleil. Les plus grands sages ne crient pas. Ils murmurent à peine. Les majuscules ont l’air de sauterelles qui se cherchent des ailes. J’écris en minuscules qui se tiennent la main. Penchées sur la page, avec leurs traits obliques, elles ressemblent à la pluie, à l’avoine, à la vie. Le sort des empires n’a pas plus d’importance que le sexe des anges. Le cours de la Bourse n’est rien face au cours des rivières. Les plus beaux mots n’ont rien à faire dans la tête. Ils en sortent en chantant.

Je déambule le cœur en neige, l’épaule en bandoulière, une main pleine de pouces, les deux pieds dans les plats. J’apprends à ne rien faire, à jouer de l’archet sur la crosse d’un fusil. Je mets des feuilles aux poteaux de téléphone, des pétales au bois de rose, des pédales au néant, des racines jusqu’à la tête des arbres, des vagues de caresses aux hanches des chaloupes. Pour mourir debout et les yeux grand ouverts, il faut manger sa vie jusqu’au trognon. Tous les lupins frissonnent à l’appel du pollen. Je l’écris comme je le peux, par la babiche et le muskeg, la batêche et l’épinette, le cométique et le mohawk, l’oumiak et le pergélisol. Je dépose mes mots dans les herbes vivantes, mes images dans les rues, là où le cœur du pain cherche le blé.

Le vent trouve toujours sa route. Le chant des oiseaux n’a pas l’arrogance des dieux mais l’urgence du nid. On peut avec des mots et des couleurs recoudre des morceaux de vent, en faire un cerf-volant, un arc-en-ciel, un paysage neuf aux routes imprévues. On peut avec des notes et du silence imaginer la couleur du temps. On peut avec des miettes de pain dessiner un oiseau et refaire le fruit à partir d’une écorce. Les ailes du papillon s’éclairent de pollen, celles de l’oiseau caressent l’eau du ciel. La langue du vent lèche les arbres, les herbes, le lichen, le dos bleu des lavandes. Quand la musique fait la pause, les notes se reposent dans le silence entre les choses. Branchés sur l’horizon, les yeux rechargent leur accu et font tourner sans fin la grande roue des images.

Sur les rues de la ville, le ciel se déploie en auvents de terrasse. Les yeux se réfugient derrière les verres fumés, le rêve dans les verres, le rire du soleil au fond des décolletés. Qui se souvient des signaux de fumée, des danses de la pluie, des pistes de racoons, des mots traversant l’Amérique en froc d’orignal et du chant des chamanes ? Fallait-il choisir entre la rose et l’androïde, la rouille des bazous et la poussière des bisons, le son des gazous et la puanteur du gasoil, le vert des gazons et la brun de la terre, l’esker et le whisky, la gomme d’épinette et l’odeur de l’encens, le cuir et la soutane, l’argent et l’eau de pluie, le sieste et l’heure de pointe, la file indienne et celle des autos, bumper à bumper dans le trafic du pétrole. De la batèche à la batoche, de Bastiscan jusqu’à Bouctouche, mêlant l’amériquois, le françoys et le slang, des sons cherchent leur sens dans la langue autochtone. Embarqué sur le canot du cœur, avec une jambe de bois en guise d’artimon, des mots d’écorce mal gossés sur la page, je resterai toujours un coureur des bois, un trappeur perdu entre la piste et l’autoroute, la source et l’embouchure, la gorge et la coulée. Je resterai cet homme à la recherche de sa naissance, de La Rochelle à Grande-Allée, des cimetières morainiques jusqu’au delta des cuisses, du grand lac tellurien aux banquises d’Arctique.

Publié dans Prose

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Danièle 17/09/2007 12:57

.. Avec l'âme des mots pour figure de proue..