La tasse dans l'argile

Publié le par la freniere

Il n’est jamais trop tôt. Il n’est jamais trop tard pour aimer. J’ai traversé la vie sans un seul sou en poche. Certains mots sont comme des bouts de souliers qui dépassent. Celui qui se cache ne les voit pas. L’hiver, pour la chronique des faits, je déchiffre la neige. Je vois derrière les choses celles qui n’existent pas, la table dans l’érable, la tasse dans l’argile, la prairie dans l’étable, les dièses du silence, les images dans les mots, les arbres qui s’envolent dans le chant des oiseaux, les sirènes endormies sur le radeau des vagues, le blé qui lève sous la glace, les bras du fleuve dans une goutte de pluie, la maison tout entière dans la tête du marteau, les pas qui pleurent sur le bord d’un fossé, les rêves qui s’étirent dans l’abri du sommeil, l’espérance en voix off sous le strass des écrans, l’autre côté du pain aussi réel que la faim, la bonté dans les fleurs. Des milliards de soleils, au fond de l’infini, permettent l’existence.

Derrière chaque mot l’absolu se profile. On n’en finit jamais d’en retisser la trame, d’en dénouer le fil, d’en pétrir le pain, d’en ravauder l’espoir. Quand j’ouvre mon cahier, j’entends battre le cœur. Je sens monter la mer et le vol des oies blanches. La phrase est comme l’échine des vagues sur le dos du lac. Les lignes sur la page ont des regards d’enfant. Ils voient sans voir, sans savoir. Ils devinent le ciel dans le nid d’un oiseau, sur la buée des vitres et la poussière du pollen. Penché vers la lumière, la langue entre les dents, j’écris comme un enfant. J’épèle chaque lettre pour en extraire le jus, un brin d’éclair, un cil de lune, la beauté des détails. Un invisible doigt caresse les pétales. Les feuilles frémissent au moindre souffle. La terre goûte le ciel quand on aime la vie.

Il ne faut plus marcher sur les pieds du bonheur, écraser les orteils du jour, casser les doigts du rêve, jeter la paille des oiseaux avec les œufs du nid. Sous l’éclat des couleurs, la confidence du monde chuchote dans les ombres et les replis du cœur. Seuls les mots les plus simples recueillent l’inconnu. J’accueille le monde comme on reçoit la pluie, la neige, le soleil, la tempête. Il y a des fleurs qui retiennent leurs parfums et ne les offrent qu’à la mort. La beauté doit bouger comme les ailes du papillon, les plumes de l’oiseau, les vagues sur la mer. Les couleurs dansent sur la toile. Le silence frémit quand il retient son souffle. Tout un vent de lumière soutient l’obscurité. Il n’est jamais trop tôt. Il n’est jamais trop tard. Chaque arrivée est un nouveau départ et nul ne sait jamais où il va.

Chaque pas, chaque geste, chaque mot sont des lieux d’où l’on part. C’est l’histoire entière qui marche dans nos pieds, toute l’argile du monde qui passe par nos mains, toute l’eau des millénaires qui tombe dans une goutte. Des milliards de cris d’insectes, des froissements d’ailes, des mouvements de planètes, des milliers d’odeurs nous font ce que nous sommes. Des milliards de gestes se résument en un seul. Les hommes raisonnables ont raison. Ils ont raison de la vie, de l’amour, de l’enfance. Je ne demande ma route qu’à celui qui s’égare et non aux hommes assis. Ils ont les sens rassis. Un insecte surgit sous sa couette de feuillage. Je le suivrai au bout du monde qui n’est qu’un autre pas. Les oies blanches repartent. Un peu de moi les suit. Un peu de leur envol me reste dans les yeux.

Le monde est un départ, depuis toujours et pour toujours. Nous sommes ce qui est là, l’avant d’avant, l’après d’après. Il faut partir de là. Les lichens parlent sur la pierre. Les herbes tendent leurs bras comme un lutteur hagard. Il suffit de si peu, un chat surgi de l’ombre comme une chaise qui craque, une éraflure sur la pierre, la tête d’un pont qui sourit, un baluchon de larmes qui ne pèse plus rien. Il n’y a pas de nuit sans matin. Il n’y a pas de route sans ligne d’horizon. La vie n’attend personne. Elle court devant nous sans regarder derrière. On ne peut pas dompter la bête curieuse du temps. C’est à nous de relever les morts, de soigner les blessés, de baliser la neige, de trouver le chemin entre les lignes de fuite et les points de rencontre.

Publié dans Prose

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colette 19/09/2007 16:37

J'ai cité une phrase de toi dans mon avant-dernier article...sans ta permission préalablePas fâché j'espère !

Tit'Anne 19/09/2007 11:27

On n'en finit jamais de se laisser caresser par le doux vent de liberté qui souffle sur ce blog, on ne se lasse pas de s'entendre crier avec l'auteur en silence, de croire encore, de s'accrocher malgré le tangage de cette mer...de vie !Amitiés de Tit'Anne