Le jeu (Québec)

Publié le par la freniere

Ne me dérangez pas je suis profondément occupé

 

Un enfant est en train de bâtir un village

C’est une ville, un comté

Et qui sait

            Tantôt l’univers.
 
Il joue.
 

Ces cubes de bois sont des maisons qu’il déplace

                                                           et des châteaux

Cette planche fait signe d’un toit qui penche

                                                           ça c’est pas mal à voir

Ce n’est pas peu de savoir où va tourner la route

                                                           de cartes

cela pourrait changer complètement

                                                           le cours de la rivière

À cause du pont qui fait un si beau mirage

                                                           dans l’eau du tapis

C’est facile d’avoir un grand arbre

Et de mettre au-dessous une montagne

                                                           pour qu’il soit en-haut.

 

Joie de jouer ! paradis des libertés !

Et surtout n’allez pas mettre un pied dans la chambre

On ne sait jamais ce qui peut être dans ce coin.

Et si vous n’allez pas écraser la plus chère

                                                           des fleurs invisibles.

 

Voilà ma boîte à jouets

Pleine de mots pour faire de merveilleux enlacements

Les allier séparer marier,

Déroulements tantôt de danse

Et tout à l’heure le clair éclat du rire

Qu’on croyait perdu

 

Une tendre chiquenaude

Et l’étoile

Qui se balançait sans prendre garde

Au bout d’un fil trop ténu de lumière

Tombe dans l’eau et fait des ronds.

 

De l’amour de la tendresse qui donc oserait en douter

Mais pas deux sous de respect pour l’ordre établi

Et la politesse et cette chère discipline

Une légèreté et des manières à scandaliser les grandes

                                                           personnes
 

Il vous arrange les mots comme si c’étaient de

                                                           simples chansons

Et dans ses yeux on peut lire son espiègle plaisir

À voir que sous les mots il déplace toutes choses

Et qu’il en agit avec les montagnes

Comme s’il les possédait en propre.

Il met la chambre à l’envers et vraiment l’on ne s’y

                                                           reconnaît plus

Comme si c’était un plaisir de berner les gens.

 

Et pourtant dans son œil gauche quand le droit rit

Une gravité de l’autre monde s’attache à la feuille

                                                           d’un arbre

Comme si cela pouvait avoir une grande importance

Avait autant de poids dans sa balance

Que la guerre d’Éthiopie

Dans celle de l’Angleterre.

 

Nous ne sommes pas des comptables.

 

Tout le monde peut voir une piastre de papier vert

Mais qui peut voir au travers

                                               si ce n’est un enfant

Qui peut comme lui voir au travers en toute liberté

Sans que du tout la piastre l’empêche

                                               ni ses limites

Ni sa valeur d’une seule piastre

 

Mais il voit par cette vitrine des milliers de jouets

                                               Merveilleux

Et n’a pas envie de choisir parmi ces trésors

Ni désir ni nécessité

Lui

Mais ses yeux sont grands pour tout prendre.

 
Hector de Saint-Denys Garneau

Publié dans Poésie du monde

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