Paroles indiennes

Publié le par la freniere

Le retour aux sources
 

Quelle naïveté, quelle simplicité dans cette entreprise du chasseur André Mark, aujourd’hui concierge docile au dispensaire de La Romaine ! Je l’ai vu chasser autrefois avec Basile et Alexandre et Étienne sur le grand lac Mousquaro et je n’ai pas oublié son orgueil taciturne quand il a ramené le caribou après une belle course dans la neige lourde. J’ai admiré à longueur de jour, durant douze jours, sa démarche houleuse sur le vaisseau de babiche, comme si les raquettes répondaient aux commandes du cerveau, tel le loup-marin soudé à ses nageoires, l’oiseau à ses ailes. J’ai reconnu la sagesse légère de sa transhumance, l’économie des gestes du campement et toute l’énergie engagée dans la quête de l’eau fraîche, chaque soir, à bout de course, à la hache, sous trois pieds de neige, sous quatre pieds de glace, pour que le thé soit bon. Aujourd’hui, sérieux comme un pape, il chante le Kyrie pour inaugurer comme il se doit, dans sa nouvelle tradition (qu’est-ce qu’une tradition, sinon un geste voulu et utile aux significations ? Et quand il n’y a plus rien à signifier, la tradition devient lettre morte et peut-être ce qu’on nomme aujourd’hui artisanat), un camp en bois rond qu’il a voulu construire sur la rivière de ses pères, la rivière que son grand-père, le vieux William, a loué pour 150 dollars en billets de un dollar à la Québec North Shore Co. Ltd., la rivière qui était le chemin et la forme du royaume, la rivière parcourue dans tous les sens par les Indiens montagnais aujourd’hui encabanés à La Romaine, prisonniers des écoles et des magasins, la rivière conquise par eux à l’âge de pierre par les glacier, à la suite des caribous mangeurs de lichens et des lichens mangeurs de pierre. Un camp en bois rond comme on plante une croix. Mais en leur nom. Timidement. Qui fera valoir à la face du monde cette humble prétention, cette simple occupation ? Quel roi ? Et la messe sert à inaugurer un principe, dit Alexis qui traduit Basile et André à sa manière…

… le principe de Coucouchou qui est le pays, qui est notre pays. Le gouvernement nous a choisi un désert de sable. Nous on choisit ici. C’est la reprise de possession, de façon spectaculaire, des Indiens qui reprennent Coucouchou. C’est le commencement d’une terre indienne. Inouachi : une terre indienne renouvelée.

 Et cette terre est renouvelée par la construction d’un camp en bois rond, amorce d’un village de leur choix. Auront-ils le courage de ce choix ? Et la force de résister aux arguments de l’inertie, du confort des Blancs, de la boite à lunch, du collier ? Et l’artisanat montagnais qui en résultera introduira le bois rond dans leurs usages et aura plus de sens que la rassade que les cinéastes et le missionnaire et l’anthropologue portent bravement pour signifier leur admiration, parce qu’il produira un patrimoine et une particule de souveraineté, parce qu’il informera le quotidien au lieu de mémoriser le passé.

Pourvu qu’ils maintiennent, en dépit des marchands, la suite du monde dans un sens qui entrave les arguments du pepsi !

Pierre Perrault

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