Le coeur en play-back

Publié le par la freniere

Ce qu’on voit sur les écrans, ce qu’on entend à la radio, ce qu’on lit sur les journaux, ne ressemble aucunement à la vie. Le grésillement des répondeurs a remplacé l’écho. Le cœur tourne en play-back sans savoir pourquoi. Le rêve naît sans âge et meurt sans vieillir. Il ne reste de lui qu’une rivière en pleurs sur la mappe du cœur, une nappe de bière sur une nappe de table. Quand on se fend la pêche, on ne dévoile plus que le noyau des larmes. Dans les villes sans arbres, les ruelles se résument à la somme des poubelles. De la tête à l’écran, tout n’est que cinéma. L’histoire importe peu quand les noms des acteurs l’emportent sur le reste. De peur d’être seul, on n’ose plus fermer le poste. On essaie d’oublier ce qui se vit vraiment, ce qui se bat, ce qui écrase l’homme. La haine prend ses aises dans le divan des heures. Le mensonge y prend place comme s’il était des nôtres. Il vient cacher la rouille sur les clous des épaves. La liberté est une marque de yogourt. Au marché noir du cœur, plus personne n’ose partir sans payer l’addition. On perd la tête pour une idée. On donne son sang pour un drapeau. Quand on sort, c’est pour vendre son âme et s’excuser du peu. On suit la file vers la mort. Le monde se déroule dans le rétroviseur. On ne s’arrête plus pour cueillir des fleurs. Tout est là pourtant, son bouquet à la main, faisant des signes de peace au lieu des signes de piasse.

Il y a longtemps que je n’ai plus vingt ans mais l’urgence de vivre est toujours aussi forte. J’écris le texte blanc des neiges, des paragraphes de verdure, un jardin de voyelles. Je crois à la vertu des mots. Je rattrape les lignes qui s’échappent des mains. J’en fais des phrases plus vivantes que les livrets de banque. J’ouvre les parenthèses pour accueillir le vent. J’imprime un bleu de mémoire sur la peau du silence. Je marche à l’envers du trafic, sans permission, sans but, en feuilletant pour la route un atlas d’oiseaux. Sur la ligne éphémère du temps, je glisse mon index entre la plume et le couteau. Je laisse battre la porte dans le chambranle de l’espoir. J’échange tous les bruits de la ville pour le silence du fruit. On a si peur de la vie, on ne laisse pas danser les ballerines enceintes. À quoi bon faire fortune ? Nous sommes peut-être morts comme les étoiles qui brillent depuis des milliards d’années.

Je ne fais que passer comme la fraise des champs. Je ne fais que chanter. Je scrute dans la nuit les métastases des étoiles, les vrombissements d’atomes, les quasars en folie dans la soupe stellaire. La vie donne à chacun une petite boite de mots. On en fait ce qu’on peut. Je dilapide sans compter les blocs d’alphabet. J’en fais des châteaux de sable, des îles sur la mer, des trous dans les nuages, des arbres de voyelles. Je vole des images dans la valise des poètes, des phrases de lumière dans la bouche des voyous, des paragraphes entiers dans les champs de luzerne. Le vent construit des châteaux d’air sur la plage des branches. Le soleil y pénètre par les trous du feuillage. Je tape du doigt sur un clavier comme un ver plonge dans la terre. Que m’importe les couleurs à la mode et le masque des heures sur une face d’horloge, je marche dans la marge comme un clochard céleste. Je me fais un trésor d’un petit tas de riens, des ripailles de papier, des grains de sable, des mots.

Les yeux dorés d’un loup en disent plus long qu’un livre. Les choses qu’on tait à jeun s’écrivent à la nuit dans l’ivresse des mots. Je marche sans arrêt, non pas tant pour aller quelque part mais pour sortir d’ici, me rencontrer peut-être à la croisée des routes. Je n’ai plus guère que des mots dans l’armoire aux épices, des mots en formation d’oiseaux sur la page du ciel, des mots comme le bois devenu table, la mer devenue fable, le chevreuil épargné des chasseurs, des phrases dans mon sac à malice, quelques sous dans les poches grignotant l’infini. Je chante les mots d’amour avant qu’on les efface.

Publié dans Prose

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